Sahel : il est temps d’arrêter les frais.

28 Nov

La France, n’en doutons pas, dispose encore de la (l’une des…) meilleure(s) armée(s) du monde. Grâce à laquelle elle fait tant avec si peu, et force ainsi l’admiration de tous.

Hélas, dans la lutte asymétrique que nous connaissons au Sahel, elle est si seule dans son entreprise que même en gagnant batailles sur batailles…elle va perdre la guerre.

Car, ne l’oubliez pas, ses « amis » et prétendus alliés européens sont autant de lâches qui profitent de ses compétences et des sacrifices de ses hommes pour se protéger, sans lui apporter (ou si peu) la moindre aide matérielle et moins encore humaine. Or le Sahel, c’est une superficie grande comme dix fois la France et les troupes déployées par notre pays y sont en nombre très largement insuffisant : 4 500 hommes appuyés par une petite quarantaine d’appareils aériens (3 drones, 7 avions de chasse, 17 hélicoptères et 6 à 10 avions de transport tactique et stratégique, le tout -ou presque- géré avec les moyens du bord et…le système D !).

Quant à nos pseudo-alliés locaux, organisés à grand renfort d’annonces gouvernementales au sein du G5 – Sahel, ils vont de défaites en défaites militaires face aux djihadistes et ne sont préoccupés que de leur propre protection dans leurs casernements.

Alors, que se passe-t-il aujourd’hui ?

L’armée française a d’abord brillamment arrêté le rezzou inorganisé lancé en janvier 2013, par trois groupements armés qui ont alors menacé le sud du Mali et en particulier Bamako; elle a alors détruit une série de bases logistiques des djihadistes au nord du Mali et empêché la constitution de katibas (cellule armée) structurées susceptibles de menacer les centres urbains.

Mais la guerre s’est déplacée, comme on pouvait le craindre, vers le centre, puis le sud du pays, régions très peuplées. L’ennemi est désormais constitué hommes réfléchis qui ont arrêté une stratégie asymétrique classique assez proche de celle adoptée en Afghanistan par les Taliban. Il suffit d’ailleurs de regarder les cartes des incidents et actions conduites par les jihadistes de 2017 à 2019, pour constater l’expansion géographique et la multiplication de ces actions.

Les djihadistes déroulent leur stratégie et Barkhane, quelles que soient les victoires tactiques qu’elle remporte, n’a pas pu arrêter la dégradation de la situation sécuritaire. En outre, l’armée malienne subit défaite sur défaite ce qui savonne la planche des militaires français. Elle a perdu 150 hommes en deux mois. Les jihadistes ont récemment fait une démonstration de leurs capacités en prenant le poste de Indelimane, à proximité de la frontière avec le Niger et en tuant 40 soldats.

Les militaires français en sont réduits à défendre un pays qui n’existe pas, aux institutions gangrénées par le népotisme et la corruption (https://conseildansesperanceduroi.wordpress.com/2019/11/06/dans-quelles-langues-faudra-t-il-le-repeter-pour-etre-entendu/).

Mais la guerre s’est aussi déplacée au Burkina Faso voisin et y prend maintenant une coloration ethnique : agriculteurs Mossis contre pasteurs Peuls, elle devient extrêmement difficile, car l’enjeu est le contrôle des populations dans un contexte où les deux Etats sont défaillants. La guerre se déplace donc vers les villages dans un contexte de mosaïque ethnique très complexe, de crise environnementale, de tensions et conflits anciens avec des frontières irréalistes héritées de la décolonisation et qui sont ravivés délibérément par les jihadistes.

Il existe certes quelques différences entre les armées du G5-Sahel. La Mauritanie a découragé les jihadistes qui ont pris la peignée à chaque fois qu’ils sont intervenus dans ce pays, qui se rouvre même au tourisme (!). L’armée tchadienne a considérablement aidé Serval en 2013 et est d’ailleurs très redoutée dans la sous-région. Mais elle est au four et au moulin, combattant les jihadistes de Boko Haram repliés dans le bassin du Lac Tchad, intervenant en Centrafrique, et répondant aux menaces multiples provenant du Darfour et de Libye…C’est beaucoup pour un petit pays désargenté.

L’armée nigérienne bien commandée “fait le boulot” et tient le coup pour l’instant, mais elle manque cruellement de moyens. Si le Niger recevait le tiers du milliard de dollars que coûte la force des Nations unies, la Minusma, en dotation annuelle pour sa sécurité, le Niger serait sans doute capable de se défendre.

Le vrai problème, ce sont les armées du Mali et du Burkina Faso situés malheureusement au centre géographique du problème. Et celui-ci est ici avant tout politique : il ne sert à rien d’entraîner ces deux armées et de les équiper si, en particulier, une gestion des ressources humaine rénovée ne permet pas de réintroduire un système méritocratique dans les chaînes de commandement et de sortir du népotisme.

Ajoutez à cela que, de tout temps, le Sahel et le Sahara ont été des zones de trafic d’esclaves, d’or, d’ivoire et de sel puis de la cocaine, des armes et…des migrants (avec aussi un peu de gasoil et de produits alimentaires pour profiter des differences de prix avec l’Algérie). Ces trafics ont eu un impact désastreux au Mali en gangrénant une partie des élites dirigeantes dès la fin des années 1990 et le début des années 2000.

Or, aujourd’hui, ces trafics sont pour partie entre les mains des différents groupes jihadistes et contribuent à leur financement. Les ressources financières de ces groupes viennent aussi du contrôle des mines d’or artisanales, qui sont très importantes au Mali et au Burkina et de la taxation du coton, qui est l’une des richesses de ces pays et le racket sur les marchandises et les voyageurs sur les routes qu’ils contrôlent.

Enfin, le salafisme radical s’est implanté méthodiquement sous la férule de l’Arabie Saoudite, qui est très active au Sahel depuis la fin des années 70 et l’enrichissement des pays pétroliers. Depuis cette époque, on a vu surgir dans tout le Sahel francophone des mosqués financées par des fondations saoudiennes et cet effort méthodique sur plus de 40 ans a entraîné une modification radicale des comportements religieux (les voiles des femmes sont apparus à la fin des années 1990).

A ceci s’est conjugué un effondrement des systèmes d’éducation publique en zone rurale, pour des raisons multiples : crises budgétaires, programme économique du FMI mal construit, mais surtout le choc démographique et la focalisation des donateurs sur les constructions d’écoles, alors que la formation et l’encadrement des enseignants ont été largement oubliés. Résultat, les écoles coraniques ont fréquemment été le seul lieu d’apprentissage des enfants et ces écoles ont été tenues par des convertis au salafisme. Ce qui n’est pas sans rappeler le rôle des madrassas du Pakistan dans la formation du mouvement Taliban.

Ces pays sahéliens ont une population extrêmement pauvre et le taux de fiscalisation qui est de l’ordre de 20 % du PIB ne leur laisse pas de marges budgétaires conséquentes. Or ils sont soumis à un double choc : un choc démographique colossal avec des taux de croissance de la population supérieurs à 3%, 4% pour le Niger dont la population est passée de 3 millions à l’indépendance à 20 millions actuellement et dépassera 60 millions en 2050 (https://conseildansesperanceduroi.wordpress.com/2019/02/20/retour-sur-la-demographie-africaine-meme-si-cela-ne-sera-sans-doute-pas-suffisant-pour-ouvrir-les-yeux-de-nos-compatriotes/).

Le deuxième choc est un choc sécuritaire, car les dépenses de sécurité qui atteignent ou dépassent 6% des PIB sont en train d’évincer les dépenses de développement et les dépenses sociales. Ces pays ne peuvent pas à la fois acheter des hélicoptères de combat et apporter une éducation de qualité à leurs enfants…

Bref, tout cela est catastrophique et ne peut pas s’arranger. Sauf, comme nous l’avons déjà écrit ici (https://conseildansesperanceduroi.wordpress.com/2019/05/07/mali-loperation-militaire-barkhane-ne-peut-plus-reussir/), à y mettre des moyens que, seuls, nous n’avons pas. La France au Sahel est donc désormais, même plus au pied du mur, mais dans une impasse.

Et, pendant ce temps-là, le gouvernement français reste sourd et aveugle. Pire encore, il sacrifie les meilleurs d’entre nous dans une fuite en avant sans espoir de réussite et alors que tous ces héros feront défaut le jour où la France aura besoin d’eux pour sauver ce qui pourra encore l’être.

Que restera-t-il, par exemple, du 5e Régiment d’hélicoptères de combat de Pau, pour ne citer que cette unité d’élite parmi quelques autres, pour mettre un terme à la guerre civile raciale qui ne manquera pas d’exploser dans notre pays ravagé par un autre djihad ? (https://www.francetvinfo.fr/monde/terrorisme-djihadistes/operation-barkhane/militaires-francais-tues-au-mali-le-5e-regiment-d-helicopteres-de-combat-de-pau-une-unite-composee-d-hommes-hors-du-commun_3719725.html).

Il est temps, en effet, d’arrêter les frais…et les conneries.

Le 28 novembre 2019.

Pour le CER, Jean-Yves Pons, CJA.

Une Réponse to “Sahel : il est temps d’arrêter les frais.”

  1. conseilesperanceduroi novembre 28, 2019 à 5:42 #

    AFP-Services, publié le jeudi 28 novembre 2019 à 15h33

    Emmanuel Macron vient de déclarer : « Une véritable alliance, ce sont des actes, pas des mots« . Ajoutant qu’il était prêt à revoir « toutes les options stratégiques » de la France au Sahel.

    Le chef de l’État a notamment réclamé à ses alliés une « plus grande implication » contre « le terrorisme » dans la région, après avoir reçu le secrétaire général de l’Otan Jens Stoltenberg.

    Comme quoi, il est utile de lire le blogue du CER et ses analyses !

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :