Les oubliés des mouvements de grève.

10 Déc

« Un nouvel interne s’est suicidé. Un de plus. Dans l’indifférence générale de nos institutions. » Le sujet ne ressurgit hélas qu’à l’occasion d’un nouveau passage à l’acte même si une réforme des conditions de travail de ces oubliés d’une société qui, pourtant, serait bien en peine sans eux semble enfin dans les projets du gouvernement.

Les internes des hôpitaux démarrent une grève, probablement dure, aujourd’hui mardi 10 décembre et il est urgent d’ouvrir les yeux, non seulement sur la refonte de leurs études de futurs et pourtant déjà médecins, mais aussi sur les problèmes de management, de harcèlement et même parfois de maltraitance dont ils sont trop souvent les victimes.

Jusque là, lorsque le « ras-le-bol » l’emportait, ils ne participaient qu’à des grèves virtuelles, sans quitter l’hôpital, travaillant avec un brassard noir pour ne pas prendre les patients en otage. On n’en parlait même pas. Rien à voir en effet avec les gares sans train, les métros désertés ou les dépôts d’essence assiégés.

Depuis peu, hélas, c’est à l’occasion de suicides que l’on se souvient de ce corps social paradoxal et complexe, ces internes des hôpitaux qui sont certes des soignants mais aussi des étudiants.

Les patients pourtant les côtoient tous les jours. Leur statut de médecin ne fait aucun doute. Ils les soignent, quelle que soit l’heure. Ils les écoutent attentivement, les auscultent avec soin, gèrent leurs bilans, leurs suites opératoires, préparent leur sortie. Ils font face à leurs angoisses et incarnent le lien entre la maladie et la résilience. Tout cela en collaboration étroite avec tout le personnel paramédical de l’hôpital. Ils exercent leur vocation, si peu anodine.

Mais les internes sont, en même temps, des étudiants. Le code de la santé publique dispose : « L’interne est un (…) praticien en formation spécialisée, il consacre la totalité de son temps à sa formation médicale. » Mais en pratique, les internes font souvent tourner des services hospitaliers en pénurie de médecins titulaires. Et peut-être qu’une partie du problème se cache là. Ils sont une « main-d’œuvre » extraordinairement qualifiée (quand ils son formés chez nous…), disponible, motivée et, surtout, bon marché. N’oublions pas pourtant qu’ils ont réussi le concours de première année commune aux études de santé (Paces), où le dernier admis a une moyenne de 16/20, puis l’examen national classant.

Quant à leur charge de travail, elle est ahurissante (en moyenne 60 heures par semaine). Avec la plus grande peine à faire respecter le « droit du travail » dans ce statut si ambigu, sous la pression du discours d’une partie du système qui reste ancré dans le passé, répétant ou laissant penser que « ça a toujours été comme ça » et « on en a tous bavé »…Ce qui n’est pas faux mais fait oublier que personne ou presque n’accepterait de faire cela. Nous rappelant parfois cette phrase d’Henri Guillaumet, ce pilote mythique de l’Aéropostale : « Ce que j’ai fait, je te le jure, jamais aucune bête ne l’aurait fait. »

Mais depuis quelques temps maintenant, les internes ne veulent plus accepter cela. Ils ne veulent plus « en baver » pour apprendre à devenir un bon médecin ou un bon chirurgien… car les conséquences peuvent être dramatiques, et l’ont été plusieurs fois. Quelles que soient les réussites pédagogiques et la qualité de la médecine que les centres hospitaliers universitaires arrivent à prodiguer dans des conditions difficiles, quel que soit le poids croissant des tâches administratives, le suicide d’un interne constitue l’échec ultime de notre système.

Mais c’est aussi l’échec global d’un système français non spécifique à la médecine, ultra-pyramidal et déresponsabilisé, où chaque niveau « n » déverse son stress sur le « n-1 ». Harcèlement garanti et ressenti à tous les étages…

Alors, on prétendra que les suicides d’internes concernent des individus particulièrement fragiles, que chaque cas est particulier et qu’on n’y pouvait rien… Une forme de fatalisme et d’impuissance. Pourtant, il n’est pas si simple d’avoir cette vocation et de faire l’apprentissage de soigner l’autre. C’est très difficile et ça rend vulnérable.

Alors, de grâce souvenez-vous d’eux et soyez convaincus qu’à côté de beaucoup d’autres, les internes en médecine ne sont pas des nantis.

Le 10 décembre 2019.

Pour le CER, Hippocrate, Conseiller à la santé publique.

Une Réponse to “Les oubliés des mouvements de grève.”

  1. Hervé J. VOLTO à 11:25 #

    Par ses choix, par inclinaison intellectuelle et sociale, Emmanuel Macron semble organiser avec grande détermination la déconstruction de la France : déserts médicaux, culturels, férroviaires, abandons des classes, des personnes agées, des services publics en zone rurales, abandon de l’Outre-Mer, de nos enfants, etc…

    Alors vous pensez, les internes des hopitaux…

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