Le Sommet de Berlin sur la Libye : une conférence « Potemkine ».

21 Jan

Ou beaucoup de bruit pour rien. 

Le sommet de Berlin sur la Libye, qui a réuni dimanche 19 janvier dans la capitale allemande des délégations de onze Etats et de quatre organisations internationales – Nations unies (ONU), Union européenne (UE), Ligue arabe et Union africaine (UA) –, s’est conclu par l’adoption d’une déclaration commune entrouvrant un léger espoir d’apaisement mais dont le synonyme est simplement « un voeu pieux » !

Le document appelle en effet à un « cessez-le-feu permanent » en Libye, à « s’abstenir de toute ingérence dans le conflit armé » et à relancer le « processus politique « . Qui pourrait prôner le contraire ?

Le soulagement d’Angela Merkel, maîtresse des cérémonies, et d’Antonio Guterres, le secrétaire général de l’ONU, sous les auspices desquels la réunion s’est tenue, était perceptible lors de la conférence de presse finale tenue le soir même à la chancellerie. « Un petit pas en avant », s’est félicitée la dirigeante allemande…

Angela Merkel à Berlin le 19 janvier 2020

Aucun éclat n’est certes venu gâcher ces retrouvailles de la communauté internationale autour de la Libye – le dernier sommet de ce type remontait à novembre 2018 à Palerme (Italie). Et s’ils ne se sont pas rencontrés physiquement, les deux têtes d’affiche libyennes présentes à Berlin, Faïez Sarraj, le chef du gouvernement d’« accord national  (sic)» (GAN) basé à Tripoli, et le maréchal dissident Khalifa Haftar basé dans la région de Benghazi (Est), n’ont pas provoqué d’esclandre.

Mais, derrière le succès de façade, se profile pourtant une nuée d’incertitudes. « Nous n’avions aucune illusion sur la difficulté de la voie dans laquelle nous nous sommes embarqués », a même admis Angela Merkel.

Le premier défi sera de « transformer la trêve en cessez-le-feu », selon la formule d’Heiko Maas, le ministre allemand des affaires étrangères. Fruit d’un engagement seulement verbal, et consenti sous la pression des Turcs et des Russes – parrains respectifs de Sarraj et de Haftar – la cessation des combats, globalement en vigueur depuis le 12 janvier, demeurera fragile tant qu’elle ne sera pas formalisée dans un accord dûment signé.

Il faudra pour cela obtenir l’assentiment du maréchal Haftar – Sarraj avait signé pour sa part le projet de cessez-le-feu de Moscou – qui n’a cessé de réclamer ces derniers jours le « démantèlement » préalable des « milices » et des « groupes terroristes » entourant le GAN de Sarraj. L’affaire s’annonce ardue. Car ces « milices » – de Tripoli ou de Misrata – constituent l’essentiel des défenses du GAN, son armée officielle n’ayant pas eu le temps de se constituer en trois ans et demi d’existence… (le gouvernement d’« accord national » s’est installé à Tripoli au printemps 2016).

Dans l’attente d’un éventuel consensus sur le sujet, un « comité militaire mixte » – composé de cinq membres nommés par le GAN et de cinq autres désignés par Haftar – est appelé à se mettre en place. M. Gutteres a annoncé dimanche qu’il était désormais formé et qu’il devait se réunir prochainement à Genève (Suisse).

C’est cette entité qui devra fixer les modalités pratiques de l’hypothétique cessez-le-feu, et notamment le mécanisme de surveillance. S’agira-t-il d’une force d’interposition à composition étrangère, comme semblent le souhaiter les Russes et les Turcs qui verraient ainsi leur rôle croissant en Libye légitimé ? Les Européens, qui cherchent à contrer l’émergence d’un condominium turco-russe dans la médiation libyenne, n’y semblent guère favorables, préférant à ce stade une mission d’observateurs civils. « Il faut que les Européens montrent qu’ils n’entendent pas laisser la haute main aux Russes et aux Turcs », souligne un diplomate européen.

Au-delà du cessez-le-feu, la désescalade en Libye requerra surtout une action plus ferme face aux violations permanentes de l’embargo sur les livraisons d’armes au pays décrété par le Conseil de sécurité de l’ONU en 2011. La flambée de combats de ces dernières semaines aux portes de Tripoli s’est nourrie de soutiens étrangers massifs – militaires et financiers – qu’il s’agisse des Turcs aidant le GAN de Sarraj ou des Russes, des Saoudiens, des Emiratis et des Egyptiens appuyant Haftar. « Cette escalade a atteint un niveau extrêmement dangereux », a mis en garde M. Guterres.

Maigre acquis du sommet, les signataires du document de Berlin s’engagent à « s’abstenir de s’ingérer dans le conflit armé ou les affaires intérieures de la Libye » et à « exhorter tous les acteurs internationaux à en faire de même ». La pétition de principe laisse toutefois entière la question des sanctions effectives que les auteurs de ces violations permanentes devraient en principe encourir. Angela Merkel a reconnu que « les sanctions n’avaient pas été discutées » dimanche, laissant entendre qu’elles feraient l’objet d’examens ultérieurs. Le document de Berlin pourrait être transformé en résolution du Conseil de sécurité de l’ONU afin d’en renforcer la portée symbolique et politique. Mais ce n’est pas gagné.

Emmanuel Macron a profité de cette réunion pour faire entendre la différence de la France, une petite musique qui la distingue de la majorité de ses partenaires européens. Ainsi a-t-il dévoilé l’une des dimensions de l’approche française de la crise en Libye, à savoir la question du Sahel qui borde sa frontière méridionale. « La France sait ce que la déstabilisation de la Libye coûte aux pays les plus vulnérables parmi ses voisins, ceux du Sahel », a dit le chef de l’Etat. Evoquant l’engagement de la France « contre le terrorisme » dans cette région, il a assuré que « rien ne sera jamais acquis aussi longtemps que l’ordre n’aura pas été rétabli en Libye ». Dommage, cependant, qu’il ne se soit pas montré plus précis et volontariste sur la question essentielle de la traite négrière trans-méditerranéenne via la Libye et ses livraisons d’esclaves sur le continent européen.*

Ce faisant, M. Macron révélait l’impératif que représente désormais aux yeux de Paris le « rétablissement » de « l’ordre » en Libye, une urgence qui semble expliquer le tropisme enfin accepté de la France en faveur du maréchal Haftar. Cette bienveillance à l’égard de celui qui a déclenché la bataille de Tripoli en avril 2019 a longtemps laissé perplexes ses partenaires européens peu convaincus par ce qu’ils considéraient comme l’aventurisme brouillon du maréchal (https://conseildansesperanceduroi.wordpress.com/2017/07/08/assez-derreurs-en-libye-lue-doit-miser-sur-haftar-et-non-pas-sur-les-branquignols-de-tripoli/).

À la suite du CER, Paris maintient coûte que coûte sa position, à savoir qu’il faut « compter » avec un Haftar contrôlant – de près ou de loin – la majorité du territoire libyen et que ses revendications – la démobilisation des « milices », le rééquilibrage des revenus pétroliers vers la Cyrénaïque orientale – doivent être prises en considération pour pérenniser un cessez-le-feu. Ce biais français a irrité les partenaires de Paris dans les réunions préparatoires au sommet de Berlin mais la rencontre de dimanche n’en a rien laissé paraître. L’UE finirait-elle par devenir lucide sur le sujet ?

A l’heure de l’émergence de la Turquie sur la scène libyenne – qu’Emmanuel Macron a dénoncé implicitement en s’inquiétant de l’« arrivée de combattants syriens [pro-turcs] et étrangers dans la ville de Tripoli » – l’heure est censée être au resserrement des rangs au sein de l’UE. Celle-ci a tenté de faire bonne figure face à un risque géopolitique majeur : celui de se voir évincer du théâtre diplomatique libyen par la montée en puissance du nouvel axe turco-russe.

Il était temps de nous entendre, mais que de temps perdu.

Le 21 janvier 2020.

Pour le CER, Jean-Yves Pons, CJA.

* Mais comment l’aurait-il fait alors qu’il oeuvre, en sous-main, avec Angela Merkel et quelques autres pour organiser un « goutte-à-goutte migratoire » toxique (https://conseildansesperanceduroi.wordpress.com/2019/08/01/le-goutte-a-goutte-migratoire-continue-sans-faire-de-vagues/).

Une Réponse to “Le Sommet de Berlin sur la Libye : une conférence « Potemkine ».”

  1. Hervé J. VOLTO janvier 21, 2020 à 12:27 #

    Nous avons bien peur que le « cessez-le-feu permanent » en Libye ne reste un voeux pieux.

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