Quand la Thuringe tousse, l’Allemagne est malade.

7 Fév

Thuringe

Tsunami politique en Germanie ! Pour la première fois depuis la naissance de la République fédérale, en 1949, le chef d’un exécutif régional a été élu, mercredi 5 février, grâce au soutien de la droite conservatrice et de l’extrême droite. Plutôt que de permettre la formation d’une coalition de gauche en Thuringe, l’Union chrétienne-démocrate (CDU) d’Angela Merkel a accepté de mêler ses voix à celles de la formation de droite radicale Alternative pour l’Allemagne (AfD) pour porter à la tête du Land de Thuringe un membre du Parti libéral-démocrate (FDP). Un choix qui ne manquera pas de fragiliser la « grande coalition » de la chancelière allemande, comme en témoignent les réactions indignées des sociaux-démocrates (SPD), choqués de voir la CDU, leur alliée au niveau fédéral, s’aligner sur l’AfD à l’échelle régionale.

L’accession de Thomas Kemmerich (FDP) au poste de ministre-président de Thuringe a pris tout le monde de court. Aux élections du 27 septembre 2019, son parti avait en effet tout juste dépassé les 5 %, le seuil minimal pour être représenté au Parlement régional. Un score bien inférieur à celui du parti de gauche Die Linke, dirigé par le ministre-président sortant, Bodo Ramelow, arrivé en tête du scrutin avec 31 % des voix.

Elu en 2014 ministre-président de Thuringe à la tête d’une alliance rassemblant Die Linke, les sociaux-démocrates et les Verts, M. Ramelow savait que sa réélection serait difficile, mercredi, dans la mesure où les trois partis de son gouvernement sortant n’ont pas obtenu la majorité aux élections de l’automne 2019. Il espérait cependant que la CDU lui permettrait d’être reconduit à la tête de l’exécutif régional, quitte à ce qu’il ne soit réélu qu’à la présidence d’un gouvernement minoritaire (Die Linke-SPD-Verts), avec une marge de manœuvre limitée.

Il n’en a finalement rien été. Mercredi 5 février, la CDU a fait barrage à la réélection de M. Ramelow. Après avoir échoué aux deux premiers tours du scrutin, où la majorité absolue lui était nécessaire, le ministre-président sortant de Thuringe devait obtenir la majorité relative, au troisième tour, pour être réélu. Ce ne fut pas le cas. Seuls 44 élus régionaux ont voté pour lui, alors que 45 d’entre eux ont donné leur voix au candidat du FDP. Soit la quasi-totalité des députés régionaux de la CDU, auxquels se sont ajoutés ceux de l’AfD, qui ont préféré voter pour le leader régional du FDP plutôt que pour leur propre candidat.

Inattendue, l’élection du chef de file du Parti libéral-démocrate à la tête de l’exécutif de Thuringe a été aussitôt condamnée par la direction nationale de la CDU (Angela Merkel a failli s’en étouffer!). « Le mieux pour la Thuringe serait de nouvelles élections », a déclaré le secrétaire général du parti conservateur, Paul Ziemiak, mercredi après-midi, accusant la fédération régionale de la CDU d’avoir « enfreint » les règles de celle-ci en mêlant ses voix à celles des « nazis » de l’AfD. Le classique « cordon sanitaire« , appelé chez nous « Pacte républicain« , dans l’esprit « TOUT SAUF LE PEN« …

Pour la CDU, l’épisode de mercredi est doublement embarrassant. D’abord parce que Bodo Ramelow, le ministre-président sortant de Thuringe, est considéré comme un élu des plus pragmatiques et fort peu idéologue. Ensuite parce que la fédération AfD de ce Land d’ex-Allemagne de l’Est, dirigée par Bjrörn Höcke, représente l’aile la plus radicale du parti. Autrement dit, la CDU locale a préféré mêler ses voix à celles d’une AfD ultra-droitière plutôt que de soutenir un élu de Die Linke considéré comme un ultra-pragmatique du parti. Voilà qui ne sent pas bon mais qui, comme les vols d’oiseaux migrateurs à la fin de l’hiver, annonce peut-être une étonnante recomposition politique Outre-Rhin.

Quelles seront les conséquences de l’élection de M. Kemmerich ? Difficile à dire, à ce stade. Une réunion des dirigeants de la CDU, de la CSU bavaroise et du SPD doit se tenir à Berlin, samedi, à la demande des dirigeants du Parti social-démocrate. Plusieurs d’entre eux ont exprimé leur indignation à la suite de l’élection du chef de file du FDP en Thuringe, mercredi, grâce aux voix des conservateurs et des élus d’extrême droite. Il n’est pas question, à ce stade, d’une rupture de l’alliance entre le SPD et la CDU au niveau national. Il y a bien trop de prébendes en jeu pour cela.

S’il ne met pas en péril le gouvernement de Mme Merkel, l’épisode de mercredi pose en revanche la question du leadership à la CDU, dirigée depuis décembre 2018 par Annegret Kramp-Karrenbauer (« AKK »), nommée depuis juillet 2019 ministre de la défense. En déplacement au Parlement européen à Strasbourg, mercredi, « AKK » a regretté l’élection du leader du FDP à la tête de l’exécutif du Land de Thruringe, expliquant que celui-ci « n’aura aucune majorité » et qu’il « devrait toujours s’appuyer sur le soutien de l’AfD ». Jeudi matin, la situation restait des plus confuses, tant il était difficile de savoir si M. Kemmerich serait en mesure de constituer une majorité ou s’il devrait se démettre.

Une chose est néanmoins certaine. Trois mois après les élections régionales en Thuringe, la CDU d’Angela Merkel est dans un état d’absolue confusion, partagée entre certaines fédérations régionales – particulièrement en ex-Allemagne de l’Est – tentées par des coopérations avec l’extrême droite, et d’autres décidées à faire front contre l’AfD et plutôt favorables à s’unir avec le SPD et les Verts. Ça ne vous rappelle rien ?

L’élection du ministre-président de Thuringe devrait, quoi qu’il en soit, laisser des traces. Dans la soirée de mercredi, plusieurs manifestations ont eu lieu, dans différentes villes d’Allemagne, pour protester contre la désignation du candidat libéral-démocrate à la tête de cette région d’ex-Allemagne de l’Est. Un précédent dont plusieurs observateurs ont souligné la singulière gravité.

Mais un précédent moderne car il ne faut pas oublier que déjà la Thuringe fut la première région allemande à avoir vu, sous la République de Weimar (1919-1933), le Parti national-socialiste (NSDAP) participer à une coalition gouvernementale…

Un signe ou, simplement, le hasard ?

Le 7 février 2020.

Pour le CER, Jean-Yves Pons, CJA.

2 Réponses to “Quand la Thuringe tousse, l’Allemagne est malade.”

  1. Reconquista+ février 8, 2020 à 12:29 #

    Sainte Elisabeth de Thuringe, priez pour eux!

  2. colette D. février 10, 2020 à 6:10 #

    Que les Français croient que Hitler était d’extrême droite, je veux bien d’admettre ( avec difficulté mais j’y arrive!) mais que les Allemands (ce sont leurs parents ou même eux-même qui vivaient en 1940) puissent cautionner ce genre de mensonge je ne comprends pas. Pouvez-vous m’expliquer? D’où vient cet aveuglement?

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