Conseil de lecture.*

9 Fév

Le démographe et essayiste Emmanuel Todd n’est pas précisément de nos amis mais il est d’un grand intérêt pour nous, à la fois par sa lucidité sur un certain nombre de problèmes clés de notre époque (comme les turpitudes de l’Union européenne et surtout sa catastrophe monétaire ou bien encore les conséquences de la tragédie migratoire) mais aussi par le caractère iconoclaste de ses publications et autres interventions qui rendent régulièrement hystérique le marigot de la bien-pensance !

A 25 ans déjà, dans La Chute finale (Robert Laffont, 1976), il avait prédit avec dix ans d’avance l’effondrement de l’URSS par la tête, là où d’autres experts expliquaient que le pouvoir soviétique se décomposerait lentement par la périphérie. Dans Après l’empire (Gallimard, 2002), il identifiait le fait religieux comme la principale source d’éloignement entre les Etats-Unis et l’Europe. Quant à ses travaux sur les systèmes familiaux, ils sont en même temps contestés et très stimulants.

Dans son nouvel essai, écrit en collaboration avec le journaliste Baptiste Touverey, le démographe dresse un état des lieux de la France. Pas triste…« J’essaie d’expliquer l’inexplicable », dit-il. Vaste programme. De fait, Todd ne manque pas de cran. Chaussant les bottes de Marx, il affirme qu’avec le mouvement des « Gilets jaunes » la France inaugure un nouveau cycle qui, comme le précédent (1968-2018), aura « une durée de cinquante ans ». Convenons-en : quel autre chercheur se risquerait à une telle prophétie à l’heure d’Internet et du temps accéléré ?

D’après Todd, ce mouvement ouvre une nouvelle ère politique marquée par la baisse du niveau de vie et le retour de la lutte des classes. Nous en savons quelque chose, nous qui, au CER, alertons sur ces deux points…depuis bientôt huit ans. Ce phénomène serait l’aboutissement des transformations au forceps de la société française, « dominée statistiquement par des classes moyennes atomisées et appauvries ». Ce faisant, il expose une nouvelle cartographie des catégories socioprofessionnelles qui ont émergé en une génération (1992-2018).

Au sommet domine une « aristocratie stato-financière » qui représente 1 % de la population et dont le premier décile (0,1 %) est constitué par les véritables « maîtres de l’Hexagone » (de grâce, relisez le blog du CER et vous en trouverez non seulement confirmation mais aussi les détails). Suivent les cadres et professions intellectuelles supérieures (CPIS), une catégorie en expansion numérique (19 %) et qui se croit dominante alors qu’elle sort laminée et essorée de la période actuelle. Les professions intermédiaires (50 %) forment la majorité atomisée (relire pour bien comprendre cela L’archipel français, de Jérôme Fourquet). Enfin, sous l’appellation « prolétariat », l’essayiste englobe ouvriers et employés non qualifiés (30 %), deux catégories en déclin.

Todd décrit ensuite l’évolution de la société française, « lutte des classes descendante, où tout le monde regarde vers le bas », décrite par une cascade de mépris qui rejaillit d’une catégorie sociale sur l’autre. Ainsi, les petits-bourgeois méprisent-ils les ouvriers français qui, à leur tour, méprisent les ouvriers immigrés qui, de manière symbolique, méprisent les juifs et distillent un nouvel antisémitisme redoutable. Un juif qui s’interprète aussi comme une version fantasmée de la ploutocratie. Ce qui, avouons-le, n’a rien de nouveau.

A ce stade de son raisonnement, Todd aborde l’antisémitisme de deux manières. Par un chemin personnel : « Je viens d’une famille fort mélangée, de Bretons, de Britanniques, de juifs austro-hongrois et, surtout de juifs français émancipés par la Révolution en 1791. » Mais aussi en s’attaquant frontalement au chef de l’Etat : « Il est un point, sur lequel Macron et les macronistes du cercle rapproché sont impardonnables : l’instrumentalisation de l’antisémitisme dans leur lutte contre les Gilets jaunes”. » Et Todd d’enfoncer le clou, affirmant que « le mépris est au cœur du macronisme ».

Ces assertions reposent sur deux obsessions « toddiennes ». La première, d’ordre méthodologique, passe par un recours aux corrélations. Ainsi note-t-il un coefficient de corrélation de − 0,93 pour les votes en faveur de Le Pen et Macron, au premier tour de la présidentielle en 2017. Avant d’expliquer que « c’est comme si l’un déterminait l’autre ou inversement. Comme si au fond, ils étaient… la même chose ».

La seconde est idéologique. Voilà un quart de siècle que le démographe lutte en vain (pour le moment) contre l’euro et le traité de Maastricht (1992), ce dernier étant coupable à ses yeux d’avoir détricoté l’économie industrielle et arrimé le sort de la France à celui de l’Allemagne. « Vingt-cinq ans à tourner en rond !, dit-il. Avec l’euro, nous vivons une sorte de 1940 économique, à froid. » Incroyable Todd, pour qui « l’amour de la patrie » est la seule espérance envisageable. Il nous plait bien ce garçon !

Alors pourquoi donc lire Emmanuel Todd ? Parce qu’il ne donne jamais autant de plaisir à ses lecteurs qu’en faisant fi de leur confort intellectuel. Avec un humour cinglant, il agace, irrite, provoque autant qu’il fait réfléchir. Ainsi cette saillie : « Telle est l’ironie du macronisme : l’homme qui a aboli l’ISF a été plébiscité par des salariés très moyens. Il existe un terme technique pour désigner les individus placés dans ce genre de situation : “cocus”. »

Et, là, il n’y a plus de doute : on croirait lire notre blogue !

Rien ne le fait plus jubiler que d’apporter la contradiction à ses pairs. Parmi ses cibles favorites, le sociologue Pierre Bourdieu (1930-2002), l’historien américain Christopher Lasch (1932-1994), mais aussi, parmi les vivants, l’économiste Thomas Piketty ou le politistes Yascha Mounk. Et l’auteur du Capital dans tout ça ? « Marx a écrit beaucoup de bêtises, mais Marx était un esprit libre », justifie Todd.

Amusant, non ?

Le 9 février 2020.

Pour le CER, Jean-Yves Pons, CJA.

* Les Luttes de classes en France au XXIe siècle, d’Emmanuel Todd, Seuil, 384 pages, 22 euros.

2 Réponses to “Conseil de lecture.*”

  1. Hervé J. VOLTO février 9, 2020 à 5:15 #

    Michel Fize, sociologue et auteur du livre Une insurrection populaire au destin encore incertain, s’exprime sur la situation actuelle des Gilets jaunes, et plus particulièrement sur l’acte 65 de ce samedi, marqué par une interdiction préfectorale :

    -La France est transformée en une immense toile de révoltes !

    On en avait déjà ri à l’époque. Aujourd’hui on ne peut réécouter le Régent Présidentiel reconnaissant avoir commis une erreur : « avoir probablement été trop intelligents, trop subtils, trop techniques… » sans hurler.

    C’était le temps où les Français étaient encore pour certains fascinés par le brillant jeune homme, « Mozart de la finance », orateur impeccable, metteur en scène jupitérien, dont l’affaire Benalla suivie par la révolte fiscale des Gilets Jaunes, avaient commencé à fissurer l’image, à abattre le décor.

    Depuis, les Français ont perçu l’aspect théâtral du personnage et sifflent ses prestations. Philosophe et banquier, amateur de littérature et de citations…

    Petit-à-petit les artifices ont été déjoués. Il s’agit d’un homme dénué de la première qualité requise d’un politique : l’expérience. Il lui restaitla brillance d’un énarque parvenu à l’inspection des finances après des concours difficiles, membre éminent du cabinet élyséen du président Hollande, et ministre de l’économie ensuite. Or cela aussi a sombré. Le parcours n’aurait pas été si parfait, en grande partie fondé sur le copinage maçonnique plus que la sélection, jalonné de coups douteux et même foireux, comme l’élimination de Fillon, ou la vente d’Alstom à General Electric, contre l’avis de Montebourg.

    Le désenchantement est profond. Le roi, que beaucoup ressentent désormais comme un usurpateur, est nu. La question se pose : est-il si intelligent ? On peut en douter, et penser au contraire que ce qui caractérise le régime, c’est l’incapacité, dont le chef d’Etat livre un véritable festival dans son comportement autant que dans ses propos. C’est au point qu’on est tenté d’expliquer la multiplication des gaffes par un déséquilibre psychologique, un narcissisme qui le pousse sur la scène à contre-temps, quand il devrait se faire oublier. Cela avait commencé dès le début avec les salariées illettrées de Gad, les nordistes alcooliques, et les chômeurs qui n’avaient qu’à traverser la rue… Cela avait continué avec les Pieds-Noirs complices d’un crime contre l’humanité, les Gaulois réfractaires et les gens qui ne sont rien.

  2. Hervé J. VOLTO février 9, 2020 à 5:19 #

    UN DERNIER POUR LA ROUTE !

    La magnificence jupitérienne du Régent Républicain, auréolé de gloire par une cour médiatique plus servile que jamais, faisait passer ces incartades pour le revers du génie. Toutefois, Jupiter avait dégringolé de l’Olympe lorsqu’après avoir réprimandé un jeune l’appelant Manu, il avait cru bon s’afficher à l’Élysée entouré d’un groupe de rappeurs haut en couleurs, débitant des paroles d’une vulgarité et d’une indécence inouïes, complètement déplacées, même pour la Fête de la Musique, au sein du palais présidentiel. Plus transgresseur encore, un surprenant enlacement avec des jeunes loubards de Saint-Martin dont la chaleur semblait provoquer chez lui une extase. Bon, ça n’empêchait pas « notre » président de côtoyer les grands de ce monde et de leur distribuer des leçons souvent en anglais…

    Madame aura du mal à nous faire encore longtemps le coup de :

    -Il n’est pas méchant, il est seulement impulsif !

    Car ce qui était excusable au nom de la jeunesse et de l’inexpérience n’était pas accidentel. C’est le fil rouge du candidat : alors que les illusions se sont dissipées sur le génie, et même sur le talent, les gaffes restent. Elles sont devenues le fond… La dernière en date est le maillot de corps du Festival d’Angoulême arborant le dessin d’un homme éborgné par un LBD où BD n’évoque pas la bande dessinée, mais la violence policière… On ne peut, en même temps, être celui qui a jeté depuis plus d’un an les Français dans la rue et dont chaque déplacement exige un déploiement de forces de l’ordre, et s’associer à la satire de la police sans susciter chez les policiers une réprobation d’autant plus forte que l’usage très sélectif et parfois excessif de la répression policière contre les Gilets Jaunes, plutôt que contre les Blacks-blocs, éveille le soupçon d’une manipulation éhontée en vue de récupérer le parti de l’ordre.. Auparavant, il y avait eu la comparaison stupide entre la guerre d’Algérie et la Shoah : de quoi blesser doublement les Pieds-Noirs de confession juive…

    Il y a des provocations grandioses, historiques, comme le « Vive le Québec libre » du Général, et puis il y a celles qui comme des pets foireux provoquent juste la gène autour de soi. « L’Otan en mort cérébrale » en fait partie. Quant à la procréation sans père impliquée par la loi bioéthique, il l’a défendue en prétendant qu’un père pouvait ne pas être un « mâle », répétant machinalement les idées et les mots de l’idéologie à la mode dans son microcosme progressiste parisien. C’est vraiment bête. Alors, il essaie de marcher sur les pas des grands prédécesseurs : c’est le Vel d’hiv de Chirac, en 1995, le Jérusalem de Chirac en 1996, puis sa « maison qui brûle » en 2002 : « remakes » en série pour un acteur de série B en mal de carrière. Lorsque l’histoire se répète, la seconde fois c’est une comédie, et pour les Français, elle n’est pas drôle…

    Surtoout que le spectacle devient de plus en plus couteux.

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