Quand la chaîne de TV France 24 livre un éleveur malien à un groupe djihadiste…

16 Fév

Le pauvre Sadou Yehia était éleveur à Léléhoy, une bourgade du Gourma malien, dans cette zone dite des trois frontières, à cheval entre le Mali, le Burkina Faso et le Niger, où se concentrent les violences contre les populations civiles et se focalisent désormais les armées française et sahéliennes dans la lutte contre les groupes djihadistes (https://conseildansesperanceduroi.wordpress.com/2019/11/06/dans-quelles-langues-faudra-t-il-le-repeter-pour-etre-entendu/).

Selon le récit de membres de sa famille, il a été enlevé le 5 février dans son village par des islamistes armés avant d’être abattu trois jours plus tard. Trois semaines auparavant, le 13 janvier, France 24 diffusait un reportage où cet homme dénonçait à visage découvert les rackets des djihadistes alors que son village recevait la visite d’une unité de l’opération française « Barkhane ».

La chaîne, très regardée en Afrique, a manifestement mis Sadou Yehia en danger de mort. L’anonymisation des sources est-elle « illusoire » comme le rétorque la direction de France 24 qui avait, dans un premier temps, qualifié d’« artificielle » toute précaution sur l’identité des personnes interrogées en raison de « l’imbrication des terroristes dans la population locale dont ils sont eux-mêmes issus » ?

La direction de France 24 s’est dite « profondément atteinte par cet assassinat barbare », mais refuse d’être désignée « comme les coupables dans une inversion insupportable des responsabilités ». La section du Syndicat national des journalistes (SNJ) de France Médias Monde (France 24, RFI et MC Doualiya) a toutefois dénoncé vendredi 14 février les « explications emberlificotées » de la direction et a estimé que « la diffusion à visage découvert du témoignage [de Sadou Yehia] contrevient à tous les principes déontologiques de base ».

Même si les djihadistes n’ont pas besoin de France 24 pour être informés, des précautions maximales doivent être prises pour éviter de mettre en danger ceux qui témoignent contre leurs agissements. Et l’imprudence de la chaîne est évidente. L’absence de floutage constitue une erreur fondamentale. Cela fait partie des précautions basiques à prendre quand on effectue ce type de reportage. Les justifications données par la suite ne sont pas recevables. L’anonymisation du répondant, du lieu de l’entretien, le floutage des visages sont des précautions minimales à prendre dans le contexte de violences systématiques contre les civils dans cette zone.

Dans ces situations où l’on navigue à vue en matière de sécurité, on doit prendre les précautions maximales. On ne peut pas faire des choix unilatéraux de ce que risquent ou pas les populations lorsqu’on les interroge. Encore faudrait-il avoir un minimum de connaissances sur les moyens de circulation de l’information dans ces pays. Le traditionnel et indépassable « téléphone arabe« .

Si on raisonne de manière théorique, sans se référer à ce cas, on sait que les djihadistes sont informés des va-et-vient de « Barkhane ». Ils n’apprennent pas à la télévision sur France 24 qu’une patrouille a eu lieu dans une zone dans laquelle ils opèrent. Ils ont leurs observateurs, leur réseau d’information qui leur apprend les mouvements des soldats français ou maliens quasiment en temps réel. Cependant, une journaliste d’Arrêt sur images [site Web d’information sur les médias] a pu contacter des membres de la famille de la victime qui affirment que les terroristes sont venus le chercher spécifiquement, ont prononcé son nom qu’ils n’ont pu connaître que dans le reportage, même s’ils n’ont pas fait référence à la chaîne. Par ailleurs, le lendemain de l’assassinat, les groupes armés djihadistes seraient revenus dans ce campement pour chercher d’autres protagonistes de ce reportage.

Dans le monde de la recherche universitaire, les comités d’éthique demandent de faire signer des documents de consentement éclairé. Aussi, quand France 24 assure que cette personne a délibérément souhaité témoigner des exactions des djihadistes, la chaîne n’a pas tort. Cet homme a certainement voulu pousser un cri d’alarme pour sa communauté, mais il ne voulait pas pour autant être exécuté. C’est aux journalistes et à la rédaction de prendre leurs responsabilités pour communiquer le message sans que la source du message soit exposée à des représailles

Une bavure lourde de conséquences et qui, une fois de plus, n’améliorera pas l’image de notre pays au Sahel.

Le 16 février 2020.

Pour le CER, Jean-Yves Pons, CJA.

3 Réponses to “Quand la chaîne de TV France 24 livre un éleveur malien à un groupe djihadiste…”

  1. Hervé J. VOLTO février 16, 2020 à 10:59 #

    Si on raisonne de manière théorique, sans se référer à ce cas, on sait que les djihadistes sont informés des va-et-vient de « Barkhane ». Ils n’apprennent pas à la télévision sur France 24 qu’une patrouille a eu lieu dans une zone dans laquelle ils opèrent. Ils ont leurs observateurs, leur réseau d’information qui leur apprend les mouvements des soldats français ou maliens quasiment en temps réel.

    Mais dans la règle de base en journalisme de guerre, ET TOUS LES CORRESPONDANTS DE GUERRE VOUS LE DIRONT, l’absence de floutage constitue une erreur fondamentale. Cela fait partie des précautions basiques à prendre quand on effectue ce type de reportage. Les justifications données par la suite ne sont pas recevables. L’anonymisation du répondant, du lieu de l’entretien, le floutage des visages sont des précautions minimales à prendre dans le contexte de violences systématiques contre les civils dans cette zone.

  2. Hervé J. VOLTO février 16, 2020 à 11:10 #

    La victime a certainement voulu pousser un cri d’alarme pour sa communauté, mais il ne voulait pas pour autant être exécuté.

    C’est à nos soldats de protéger le populations civiles, comme les Chevaliers d’antant, dont ils sont les succesurs.

    Nous avons, au Sahel, de très bon combattants de l’Armée de l’Infanterie

    issus aussi bien issus des commandos de l’armée de Terre que des Chasseurs Alpins. L’armée y possèdent également des commendos parachustistes et des forces spéciales comme le 1er RPIMa

    ou le Commandement des forces spéciales Terre (CFST)

    ET surtout des Combatants du Renseignement

    Ils ont leurs observateurs, leur réseau d’information qui leur apprend les mouvements des Djihadistes : il fait leur donner plus de moyens, c’est tout.

  3. Hervé J. VOLTO février 16, 2020 à 11:17 #

    UN DERNIER POUR LA ROUTE !

    Commandement des forces spéciales Terre (CFST)

    fait partie intégrante du Commandement des Opérations Spéciale (COS)
    https://fr.wikipedia.org/wiki/Commandement_des_op%C3%A9rations_sp%C3%A9ciales

    Nous avons les moyens de protéger les populations locales…

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