En Allemagne, l’agriculture ne va pas mieux que l’industrie.

19 Fév

L’Allemagne d’Angela Merkel serait-elle devenue l’homme malade de l’Union européenne ? Après les innombrables calamités engendrées par l’irruption dans le pays de plus d’un million de migrants invités par la chancelière en 2015-2016, après les conséquences de cette terrible situation sur l’équilibre politique du pays et, en particulier, l’émergence de mouvements d’extrême droite qui déstabilisent le fragile équilibre de la coalition au pouvoir, après les nombreux revers de la démocratie chrétienne dans bien d’autres domaines, voici que l’économie devient de plus en plus préoccupante.

Le premier volet de cette dégradation concernait évidemment l’industrie; nous le résumions ici : https://conseildansesperanceduroi.wordpress.com/2019/11/15/a-nos-amis-allemands-de-grace-debarrassez-vous-au-plus-vite-dangela-merkel/. Nous n’y reviendrons donc pas…pour le moment.

Mais, depuis, il apparaît que l’agriculture du pays prend l’eau à son tour.

Et plusieurs milliers de manifestants du monde agricole ont exprimé, le mois dernier, leur mécontentement lors d’une réunion en Bavière. A Seeon-Seebruck, une bourgade proche de la frontière autrichienne, 2 000 agriculteurs ont manifesté bruyamment autour de l’abbaye de Seeon, où les dirigeants de la CSU (Union chrétienne-sociale, alliée de la CDU d’Angela Merkel) participaient à leur conférence annuelle. Avec leur millier de tracteurs, les cultivateurs entendaient signifier à la classe politique locale leur opposition à un projet de loi visant à restreindre l’utilisation d’engrais. 

« C’est une loi purement idéologique », maugrée Dirk Andresen, porte-parole du mouvement paysan Land schafft Verbindung (« La terre crée des liens »), dont la section régionale avait organisé le blocus de Seeon-Seebruck. Fondé en octobre 2019, ce collectif veut faire entendre le mécontentement de la classe paysanne sur la scène nationale. Pour M. Andresen, la protection de l’environnement est un objectif louable, mais la législation ne prend pas suffisamment en compte les réalités agricoles. « Le cadre légal imposé par les dirigeants politiques allemands n’a aucun fondement économique ou social », peste cet éleveur de porcs de la région de Flensbourg (Schleswig-Holstein, Nord). 

Mais, comme en Bavière, l’Allemagne tout entière vit, depuis plusieurs mois, au rythme des manifestations organisées par « La terre crée des liens ». Le 22 octobre, des escadrons de tracteurs ont partiellement bloqué 17 villes du pays, dont Berlin, Munich ou Stuttgart. Un mois plus tard, le 26 novembre, les agriculteurs sont revenus en masse dans la capitale : avec leurs 8 600 engins, les 40 000 manifestants ont créé des scènes inhabituelles autour de la porte de Brandebourg. La mobilisation s’est poursuivie dans l’ensemble du pays, sans connaître de trêve pour les fêtes de fin d’année. 

Outre-Rhin, de tels coups de colère étaient pourtant rares jusqu’à présent. Mais les agriculteurs se sentent abandonnés par le gouvernement d’Angela Merkel, alors qu’ils sont sommés de respecter des exigences écologiques toujours plus strictes. En septembre 2019, Berlin a adopté de nouvelles mesures mal accueillies par la profession. Le « plan agriculture » prévoit la création d’un label national pour le bien-être des animaux d’élevage, des restrictions concernant l’usage des pesticides, mais aussi l’interdiction du glyphosate à partir de 2024.

« Cette réforme est la goutte d’eau qui a fait déborder le vase », résume Bernhard Krüsken, secrétaire général du DBV, la Confédération paysanne allemande. « Les politiques environnementales doivent être élaborées avec les agriculteurs, et non pas contre eux. Plutôt que des interdictions et des restrictions, nous voulons travailler sur la base d’incitations et de modèles de coopération », insiste M. Krüsken.

Mais le rejet suscité par le nouveau projet de loi a exacerbé un malaise déjà profond dans les campagnes allemandes. Dans le pays, comme partout en Europe, le poids de l’agriculture dans l’économie diminue. Le nombre d’exploitations a été divisé par deux depuis 1991 pour tomber à 266 700 en 2018, selon le DBV. C’est moins qu’en France, première puissance agricole du Vieux Continent, qui en recensait 448 000 la même année. En incluant les ouvriers agricoles, ce sont 600 000 personnes qui vivent directement de la terre outre-Rhin, contre 800 000 dans l’Hexagone.

La santé économique du secteur agricole allemand s’est encore dégradée en 2019, du fait notamment d’une sécheresse record. Au terme de l’exercice 2018-2019, le résultat moyen des exploitations était de 54 900 euros, soit 18 % de moins que l’année précédente, d’après le rapport annuel du DBV. « Cela correspond à 38 400 euros par actif non salarié », souligne le document. Et pourtant, les exploitations agricoles allemandes s’en sortent tout de même mieux que leurs concurrentes françaises, qui ont dégagé en 2018 un résultat courant avant impôt (RCAI) de seulement 30 400 euros par actif non salarié.

Comme en France, les résultats globaux masquent de fortes disparités. Ainsi, outre-Rhin, ce sont les fermes laitières et bovines qui ont le plus souffert, avec une chute du RCAI par ouvrier de 29 % au cours du dernier exercice. Dans l’est du pays, la sécheresse et la canicule ont anéanti les rendements des cultures. Les indemnités accordées aux exploitants sinistrés n’ont pas suffi à compenser leurs pertes.

Au vu de ces difficultés, l’ire des paysans a été accueillie avec bienveillance par l’opinion publique. Julia Klöckner, la ministre de l’agriculture, joue désormais la carte de l’apaisement. « Je comprends le courroux des agriculteurs », affirmait-elle dans un entretien publié lundi par l’agence allemande DPA. Ces réformes, élaborées selon « une vision purement urbaine, peuvent, à juste titre, être vécues comme une déclaration de guerre par la population rurale ».

En dépit de ces paroles conciliantes, la nécessité d’une transformation radicale de l’agriculture allemande semble inévitable. En 2018, la Cour de justice de l’Union européenne, saisie par la Commission, a condamné l’Allemagne en raison du niveau élevé de pollution des eaux par les nitrates d’origine agricole, conséquence de l’épandage d’engrais. Par ailleurs, Berlin veut réduire de 40 % ses émissions de dioxyde de carbone par rapport à leur niveau de 1990. Le secteur agricole devra consentir des efforts importants, d’autant qu’il est directement responsable de 7 % des émissions de gaz à effet de serre, alors qu’il ne représente que 0,9 % du produit intérieur brut allemand.

« L’agriculture, sous sa forme actuelle en Allemagne, n’a pas d’avenir », juge Knut Ehlers, chercheur à l’Agence fédérale de l’environnement. Cependant, rappelle l’expert, les pratiques agricoles existantes sont le résultat de décennies de décisions politiques à courte vue et reflètent les habitudes de consommation des Allemands, friands de viande bon marché. « C’est pourquoi tout le monde est appelé à agir. Nous avons besoin d’une stratégie pour aborder les changements nécessaires, étape par étape, dans une perspective claire et à long terme », conclut M. Ehlers.

Encore faudrait-il que le gouvernement s’engage vigoureusement dans d’importants investissements qui semblent encore aux antipodes de ses prévisions budgétaires. Il faut donc s’attendre à l’intensification des conflits avec le monde de l’agriculture.

Et pendant ce temps-là, la chancelière allemande cultive la méditation sur le sexe des anges en Thuringe…

Le 19 février 2020.

Pour le CER, Jean-Yves Pons, CJA.

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