Déjà endémiques les pénuries de médicaments risquent de devenir dramatiques.

27 Fév

Ou comment la préférence donnée à l’appât du gain sur la sécurité sanitaire risque de vous tuer.

Nos mises en garde dans ce domaine (comme dans d’autres) ne manquent pas. Voici par exemple l’un de nos derniers articles consacrés à la gravité du problème et à l’incurie des pouvoirs publics: https://conseildansesperanceduroi.wordpress.com/2019/08/19/penuries-de-medicaments-en-france-suite/.

Depuis, comme vous vous en doutez…rien ou presque n’a changé. Sachez, en effet, qu’en 2019, 1 450 médicaments à intérêt thérapeutique majeur étaient en situation de pénurie ; en 2008, c’était 40. Or la situation internationale engendrée par la pandémie de coronavirus ne va faire, très vite, qu’aggraver les choses. En effet, notre pays comme d’ailleurs l’ensemble de l’Union européenne, est aujourd’hui scandaleusement dépendant de quelques fournisseurs de médicaments, dont les principaux sont situés en Asie !

Or, depuis l’explosion du nouveau coronavirus, l’exportation de produits finis en matière de médicaments comme des principes actifs de ceux qui sont encore fabriqués chez nous, est  à l’arrêt. La France possède encore des stocks appréciables qui seront rapidement épuisés. Le gouvernement français en est clairement informé mais se garde de toute communication sur le sujet, de peur d’affoler la population.

Hélas, la France ne possède manifestement pas de plan de secours tant il est vrai que, chez nous, gouverner, ce n’est jamais prévoir…Et pourtant, la question apparaît de moins en moins rhétorique : une quarantaine de fabricants sont localisés dans le Hubei, la province la plus touchée par le Covid-19, qui a infecté plus de 80 000 personnes dans le monde et fait plus de 2 800 morts.

Ailleurs, des usines tournent au ralenti, alors que des milliers de travailleurs n’ont pu regagner leur lieu de résidence après le Nouvel An chinois. Pour fabriquer les molécules les plus courantes – antibiotiques, antalgiques, anticancéreux, etc. –, nos quelques laboratoires pharmaceutiques encore en vie achètent une grande partie de leurs composants « en vrac » à la Chine. Et il existe rarement d’alternative en cas de défaillance d’un ou de plusieurs fournisseurs. A ce problème récurent mais qui est aujourd’hui d’une acuité particulière, les autorités n’apportent aucune réponse précise. Sur l’existence de stocks de sécurité ou la possibilité de prendre des dispositions pour contingenter les ventes de médicaments essentiels, la direction générale de la santé (DGS) répond seulement avoir demandé aux industriels de prendre des « mesures ad hoc pour garantir la continuité de la couverture des besoins sanitaires pour les patients français ». Non vous ne rêvez pas, ces incapables sont bien aux commandes dans notre pays.

Les données mêmes qui permettraient d’évaluer le risque semblent inexistantes. « Afin d’anticiper au mieux les risques potentiels de rupture en produits de santé, l’ANSM [l’Agence nationale de sécurité du médicament] a demandé aux organisations représentatives des industries de santé (…) d’identifier, pour les produits commercialisés en France, ceux dont la fabrication, en tout ou partie, est réalisée en Chine », indique la DGS. Mais, pour le moment, la réponse se fait attendre.

En théorie, l’ANSM dispose déjà d’une partie de ces informations, car les usines françaises doivent solliciter  une autorisation d’importation pour les matières premières pharmaceutiques. Dans la réalité, les formulaires lui parviennent sous forme papier, difficile à exploiter. « Il faudrait, au moins pour les médicaments que l’on considère indispensables, avoir une base de données fiable », dit Bruno Bonnemain, pharmacien, membre de l’Académie nationale de pharmacie. « Actuellement, impossible de savoir si un même fournisseur chinois approvisionne différents acteurs en Europe », poursuit-il.

Selon différents rapports publics, 35 % des matières premières utilisées dans la fabrication des médicaments en France proviennent de trois pays : l’Inde, la Chine et les Etats-Unis. A l’échelle européenne, d’autres chiffres sont régulièrement repris : 40% des médicaments commercialisés en Europe sont issus d’usines situées en dehors de l’Union européenne (UE), ce qui est aussi le cas de 80% des usines de principes actifs, en particulier en cancérologie, note l’Agence européenne des médicaments (AEM), qui délivre des autorisations de mise sur le marché valables dans toute l’Union pour les nouveaux médicaments. Tous les acteurs s’accordent à dire qu’il s’agit d’une « dépendance majeure ».

Le risque pour la France est aussi lié à la situation des fabricants situés en dehors de l’UE, notamment en Inde. Le gouvernement de Narendra Modi a demandé aux fabricants de lui communiquer le niveau de leurs stocks pour cinquante-huit principes actifs indispensables, afin d’assurer la production d’antibiotiques, d’antalgiques (dont le paracétamol) ou encore de traitements contre le VIH. « Si cette histoire de coronavirus se poursuit pendant plus d’un mois ou quarante-cinq jours, cela commencera à créer un énorme problème pour tout le secteur pharmaceutique », a déclaré Umang Vohra, le PDG de Cipla, un des grands fabricants indiens de génériques. Ses médicaments ne sont pas commercialisés en France, mais, en cas de rupture, ses clients chercheraient d’autres sources d’approvisionnement, avec, à la clé, une mise en compétition des pays pour mettre la main sur les solutions disponibles.

C’est exactement ce qui s’est passé en France, en 2013, avec l’amoxicilline, un antibiotique très courant : les difficultés rencontrées par un laboratoire indien ont entraîné un report massif vers le Clamoxyl du laboratoire britannique GSK, devenu introuvable dans les pharmacies françaises, avec des ruptures de stock jusqu’en 2015. Dans une analyse détaillée de la situation, l’ANSM soulignait déjà les risques liés à la dépendance de l’Europe à l’égard d’une petite dizaine de fournisseurs. Elle recommandait aussi la conduite d’autres études détaillées pour les molécules présentant un intérêt thérapeutique majeur, mais, à ce jour, aucune autre n’a été publiée. En 2013, le monde avait aussi été confronté à une pénurie de doxycycline, un antibiotique majeur également utilisé dans la prévention contre le paludisme. Là aussi, les difficultés d’un seul fabricant indien ont suffi à semer la pagaille dans les officines.

Pour mieux apprécier le risque et leur dépendance à l’égard de la Chine, les Américains ont, de leur côté, cartographié l’origine de leurs principes actifs et de leurs médicaments. Dans un document publié en octobre 2019, la Food and Drug Administration (FDA ; l’agence américaine du médicament) montre ainsi que 15 % des médicaments essentiels commercialisés dans le pays font appel à des principes actifs chinois.

Les experts de la FDA détaillent également le nombre et l’implantation géographique des usines où sont fabriqués les médicaments utilisés comme contre-mesures en réponse à différentes menaces (risque chimique et biologique, pandémie grippale, anthrax, etc.). Lundi 24 février, l’agence a indiqué avoir identifié vingt médicaments fabriqués en tout ou partie en Chine, qui pourraient venir à manquer. Leur nature n’a pas été précisée, mais le risque de rupture de stock a été écarté pour le moment.

Pour l’AEM, il existe bien un risque de pénurie mondiale de médicaments. Elle note « surveiller l’impact de l’épidémie sur les chaînes d’approvisionnement pharmaceutiques », mais n’a pas encore reçu d’informations sur les mesures préventives prises par les industriels. « Nous mettons en place un groupe de travail (…) afin de fournir une orientation stratégique au cas où une pénurie de médicaments requerrait une action urgente et coordonnée pour gérer et contrôler la situation », précise-t-elle.

Avez-vous entendu une seule fois, dans un passé récent, l’ex-ministre de la santé, Agnès Buzyn, ou son successeur, Olivier Véran, faire la moindre mise au point rassurante et volontariste sur le sujet ? Hélas, poser la question revient à y répondre.

Le 27 février 2020.

Pour le CER, Hippocrate, Conseiller à la santé publique.

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