Comment le manque de masque aboutit au manque de dépistage du Covid-19.

27 Mar

« Testez, testez, testez tous les cas suspects de Covid-19. » La recommandation en forme de supplique du directeur général de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) est-elle tombée dans l’oreille d’un gouvernement français sourd ? « Nous ne pourrons pas stopper cette pandémie si nous ne savons pas qui est infecté »,ajoutait le docteur Tedros Adhanom Ghebreyesus. C’était le 16 mars. Et c’était aussi un des arguments du professeur Raoult, qui va plus loin encore en ayant mis en route un essai de traitement de la maladie par une molécule très ancienne mais…très prometteuse dans ce domaine : la chloroquine (https://conseildansesperanceduroi.wordpress.com/2020/03/18/retour-sur-linteret-de-la-chloroquine-dans-le-traitement-du-covid-19/).

Déjà asséné depuis plusieurs semaines, le message ne semblait pas jusqu’à présent avoir affecté le choix du gouvernement : ne tester que les cas sévères et les publics considérés prioritaires, comme les membres du personnel de santé présentant des symptômes ou des personnes déjà atteintes d’une pathologie. A raison de 5 000 tests par jour.

Mais était-ce réellement un choix ou seulement un alibi ? Probablement le second ainsi que cela apparaît en filigrane dans l’avis du conseil scientifique du gouvernement, publié mardi 24 mars : « L’alternative d’une politique de dépistage à grande échelle et d’isolement des personnes détectées [n’est] pas pour l’instant réalisable à l’échelle nationale », s’est-il borné à déclarer.

Dans les pays ou les régions où il a été réalisé, le dépistage systématique a montré qu’une proportion importante d’individus qui contractent le virus ne manifeste pas de symptômes ou des symptômes légers. Or ces contaminés invisibles contribuent massivement à la dispersion du virus. Alors pourquoi ne fait-on pas ces tests pour contenir la progression du Covid-19 ? La question figure dans nombre de critiques adressées aux pouvoirs publics, mais aussi dans les esprits des Français confinés. Le gouvernement semble désormais envisager une politique de dépistage plus importante afin, nous dit-on, de préparer la sortie du confinement d’ici à quelques semaines et d’éviter un rebond de l’épidémie. Encore faut-il qu’il s’en donne les moyens.

Entre complications dans la chaîne logistique, reproches d’impréparation et rumeurs de pénurie de produits nécessaires aux tests, qu’en est-il réellement ?

Tester commence par réaliser un prélèvement de mucus nasopharyngé avec un écouvillon. Geste assez désagréable qui entraîne, la plupart du temps, un éternuement, des projections voire des crachats. Le technicien de santé qui réalise ce prélèvement doit donc être sérieusement protégé pour éviter une éventuelle contamination : masque, surblouse, charlotte et lunettes.

Or TOUS CES ÉLÉMENTS PROTECTEURS MANQUENT !

La pénurie de masques, a d’ailleurs eu un effet ralentisseur certain sur le nombre de tests pratiqués dans les hôpitaux, sur des malades. Mais aussi dans les laboratoires de ville. Dans le pays, en effet, entre 400 et 500 laboratoires d’analyse médicale privés seraient théoriquement à même d’effectuer ces prélèvements. Mais « on a été oubliés dans tous les arrêtés listant les professionnels prioritaires » pour se voir distribuer des masques, s’indigne François Blanchecotte, président du Syndicat des biologistes, lesquels ne figurent même pas dans le dernier arrêté pris le 23 mars par Olivier Véran… Quant aux surblouses ou aux lunettes de protection, n’en parlons même pas.

Le prélèvement est ensuite inséré dans un tube fermé et envoyé à un laboratoire spécialisé. C’est alors qu’entrent en scène les tests de dépistage du covid-19 à proprement parler. Le processus présentant un danger, seuls les laboratoires médicaux de sécurité biologique de niveau 2 y sont habilités, ce qui n’est pas le cas de tous. La totalité de l’opération est réalisée de manière groupée par des automates appelés des extracteurs. Les échantillons n’y sont insérés qu’après avoir reçu, un à un, une petite onction de produits chimiques – les « réactifs », qui sont fabriqués…à l’étranger (puisque plus rien ou presque ne se fait plus en France). Le but est d’analyser et de caractériser l’ARN viral puis de vérifier que le virus est capable de se multiplier, ce qui caractérise la réalité de l’infection virale.

Mais qui dit multiplicité d’étapes, de produits et de machines dit aussi multiplicité de goulots d’étranglement possibles. Combien de laboratoires publics et privés sont-ils équipés de ces machines ? Personne à ce jour ne dispose de ces informations, pourtant cruciales, pour déterminer la capacité de tests en France.

Seul acteur français présent sur les tests Covid-19, bioMérieux est un des derniers à proposer deux tests, l’un pour des plates-formes dites fermées, l’autre pour des plates-formes dites ouvertes. Ce dernier, qui n’a pas encore obtenu l’autorisation européenne, bénéficie d’une autorisation dérogatoire de l’ANSM depuis le 19 mars. Assez pour faire s’envoler son cours en Bourse mardi 24 mars au matin.

Professeur de virologie émérite de l’université Paris-Descartes, Christine Rouzioux a fait basculer l’activité de son laboratoire de recherche à l’hôpital Necker du HIV vers les tests civid-19. Avec ses machines ouvertes, le labo réalise « 4 × 80 tests par jour minimum ». Mais « tout ne se résume pas à des problèmes de machines et de réactifs », ajoute-t-elle. Chaque échantillon doit être dûment enregistré « pour qu’on ne rende pas le résultat de Dupont à Durand ». Rentrer 300 à 600 noms dans un ordinateur, voilà qui mange aussi des moyens. Ces moyens humains qui manquent par endroits autant que les enzymes !…

Autre problème majeur : celui des réactifs, ces « kits » de produits chimiques utilisés pour traiter le virus, que l’on dit en rupture de stock. En particulier la SuperScript III, une enzyme commercialisée par le groupe américain Thermo Fisher. D’après nos informations, il ne s’agirait pas, malgré l’explosion de la demande, d’un problème de production, mais plutôt de tensions sur l’acheminement à travers le monde. Fabriquée aux Etats-Unis, en Chine, mais aussi en Europe, à Vilnius (Lituanie), vendue sous la forme de kits de 100 (604 euros) ou 500 (2 590 euros) réactions, l’enzyme est d’ordinaire livrée sous vingt-quatre ou quarante-huit heures. Les délais atteignent désormais plusieurs jours, dus aux transporteurs, dont le travail est affecté par la pandémie, et à des priorités déterminées en fonction des zones les plus touchées.

Si la SuperScript manque, pourquoi ne pas la remplacer par une autre enzyme ? Lorsqu’on emploie des technologies aussi sophistiquées et que les enjeux sont aussi vitaux, le bricolage rencontre vite ses limites. En outre, cela demande un peu de temps. « Et du temps, on n’en a pas » précise Stéphane Le Crom, directeur du laboratoire Production et analyse des données en sciences de la vie et en santé (Sorbonne Université-Inserm).

Pour sa collègue, Christine Rouzioux, « le gouvernement doit créer un accès plus fluide aux réactifs et passer à une échelle supérieure ». Cette impréparation à des pénuries prévisibles laisse perplexe Pauline Londeix, ancienne vice-présidente d’Act Up. « Pourquoi n’y a-t-il pas eu de réflexion à partir de janvier [au moment de l’émergence du virus en Chine] au gouvernement pour fabriquer ces réactifs, qui ne sont protégés par aucun brevet ? »

Au sein des organismes de recherche publique, c’est le branle-bas de combat pour recenser « matériels et réactifs que les unités peuvent mettre à disposition pour les tests Covid-19 en dehors de leurs besoins à court et à moyen terme » – des masques aux machines PCR. Dans un courriel envoyé dimanche 22 mars, les directeurs des cinq organismes de recherche publique français (CNRS, Inserm, Inrae, Inria, CEA) demandent aux équipes de relever moyens matériels et humains. D’après nos informations, il s’agit de leur initiative propre, et non d’une demande du gouvernement…Toujours le système D.

« Entre l’état de l’hôpital et celui de la recherche publique, on n’arrivait déjà plus à faire le travail normalement, ironise Christine Rouzioux. Alors ça ne sert à rien de dire qu’on n’était pas prêts pour une pandémie, on n’était prêts à rien ! »

Vous noterez que, décidément, le nouveau monde tant vanté par Emmanuel Macron, ressemble beaucoup…à l’ancien.

Le 27 mars 2020.

Pour le CER, Hippocrate, Conseiller à la Santé publique.

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