Ne rêvons pas, Daech n’a pas disparu.

6 Mai

Vendredi 1er mai, l’organisation Etat islamique (EI) a mené un violent assaut coordonné contre plusieurs barrages des unités de la Mobilisation populaire (MP) irakienne, une force gouvernementale dominée par les milices chiites, près de Samarra, à 100 kilomètres au nord de Bagdad. Les combats, qui ont duré plusieurs heures et nécessité l’envoi de renforts, ont fait dix morts au sein de la MP.

Ces attaques en Irak interviennent alors qu’une nouvelle mutinerie a éclaté, dimanche 3 mai, dans une prison d’Hassaké, dans le nord-est de la Syrie, où sont détenus des membres étrangers de l’EI, tombés entre les mains des Forces démocratiques syriennes (FDS), à dominante kurde. Dans les deux pays, la survivance du groupe dans des replis de son ancien territoire lui a permis de maintenir une partie de son influence en attendant que les données de l’équation régionale évoluent en sa faveur. La montée des tensions entre l’Iran et les Etats-Unis en Irak, ainsi que les conséquences de l’épidémie de Covid-19, pourraient déjà lui avoir offert un environnement moins hostile.

Depuis le début du mois du ramadan, l’Irak est ainsi confronté à une vague d’attaques rarement observée depuis la chute, en 2017, du « califat » autoproclamé dans le pays. Après la perte de ses territoires, le groupe djihadiste avait reconstitué des cellules dans les zones libérées. Quelque 2 500 à 3 000 hommes, selon les estimations, étendent leur ancrage local. Des combattants revenus de Syrie, infiltrés par la frontière poreuse qui court sur plus de 600 kilomètres à travers le désert, sont venus gonfler leurs rangs.

Depuis la fin mars, un regain notable d’activité de ces cellules est observé dans les zones où elles sont les plus ancrées : dans la province de l’Anbar, le long de la frontière avec la Jordanie et la Syrie, et surtout dans le nord-est du pays, dans un corridor qui s’étend de la province de Ninive jusqu’à celle de Diyala, en passant par Kirkouk. Selon le porte-parole de la coalition internationale de lutte anti-EI, le colonel Myles Caggins, si le nombre d’attaques est en progression depuis le début de l’année, il restait en avril encore inférieur au nombre des attaques observées sur la même période en 2019.

« Il y a un changement qualitatif dans les actions que le groupe mène, avec des attaques plus directes et agressives, certaines étant même menées de jour », analyse Sam Heller, consultant sur les groupes armés pour l’International Crisis Group (ICG). Les attaques, désormais quotidiennes, visent principalement des positions des forces de sécurité dans des zones rurales, parfois des notables locaux, au moyen de pièges explosifs et de tireurs embusqués. En parallèle, l’EI a multiplié les opérations de sabotage contre les infrastructures électriques.

Le groupe a toutefois démontré au cours des derniers jours sa détermination à engager des combats directs, dans un périmètre d’action qui dépasse ses zones de repli traditionnelles. Après l’attaque du 1er mai, la MP a annoncé avoir essuyé d’autres assauts dans les provinces de Diyala, Salahaddin et même à Jurf Al-Sakhr, à 60 kilomètres au sud de Bagdad, qui avait été reprise à l’EI dès 2014.

L’EI exploite les failles du dispositif sécuritaire, qui se sont accentuées avec la paralysie au sommet de l’Etat depuis l’automne 2019 et les tensions entre Washington et Téhéran. L’appui de la coalition anti-EI aux forces irakiennes a été réduit après l’assassinat, à Bagdad du général iranien Ghassem Soleimani, dans une frappe de drone américaine, le 3 janvier, sous l’effet des pressions des milices et des partis chiites proches de l’Iran.

La pandémie de Covid-19, de son côté, a entraîné le départ temporaire de milliers de formateurs de la coalition. Les mesures prises contre la propagation du virus, notamment l’imposition du couvre-feu, ont aussi eu pour effet de détourner une partie importante des forces de sécurité irakiennes.

Dans les territoires disputés entre l’Etat fédéral et le gouvernement autonome du Kurdistan irakien, le groupe tire profit de la brèche sécuritaire causée par le manque de coordination entre Bagdad et Erbil, et par le faible ancrage local des milices chiites qui contrôlent la zone.

Si la perspective d’un basculement de territoires aux mains du groupe est exclue par les experts, l’organisation Etat islamique renforce son ancrage. « L’EI ne cherche pas forcément à recruter, il n’en a pas besoin pour le moment. Il ne cherche pas non plus à être très actif, tant que la coalition est toujours présente, mais plutôt à reconstruire ses réseaux économiques et ses voies logistiques », estime Arthur Quesnay, un spécialiste de la région.

Côté syrien, dans les étendues désolées de la Badiya, entre Homs et Deir ez-Zor, les djihadistes continuent de sillonner le désert et de tendre des embuscades aux unités loyales à Bachar Al-Assad. Le régime y a perdu des centaines d’hommes depuis son retour, fin 2017. « Dans la Badiya, l’Etat islamique paraît avoir les capacités militaires de ravir une petite ville, au moins temporairement, ce qui serait d’une grande importance symbolique », relève un analyste basé en Syrie.

A une centaine de kilomètres à l’est, le cours de l’Euphrate sépare les territoires revenus sous le contrôle précaire de Damas de ceux pris à l’EI par les Forces démocratiques syriennes. « Des deux côtés du fleuve, la sécurité s’est effondrée. Une patrouille qui tombe dans une embuscade, c’est une scène devenue banale. Petit à petit, l’EI s’enracine de nouveau au milieu des trafics qui font survivre la région », s’inquiète le membre d’une association humanitaire.

A dominante kurde, les FDS ont chassé les djihadistes de leurs derniers bastions au printemps 2019. Un chapelet de localités disséminées le long de l’Euphrate en aval de la ville de Deir ez-Zor restent pourtant rétives à leur autorité. Cette zone, très conservatrice, travaillée par les mouvements djihadistes depuis le début des années 2000 et rongée par les conflits tribaux, a joué un rôle majeur dans l’expansion de l’EI en Syrie au début de la guerre civile.

Dans cette région aux allégeances mouvantes – certains membres des forces de sécurité des FDS sont eux-mêmes d’anciens de l’EI –, les djihadistes traquent aujourd’hui leurs anciens compagnons, adressant un message général : changer de camp se paie cher.

« Ils vivent au sein de la population, gardent leur influence en attendant des jours meilleurs », indique un consultant originaire de la région. Il remarque une évolution dans la nature des attaques : plus spectaculaires, orchestrées en plein jour. Le 17 mars, une cellule a assassiné en public, dans un stade, une personne accusée de collaborer avec les forces kurdes. Le cadavre de la victime a ensuite été brûlé sur le terrain, ses bourreaux menaçant de mort quiconque tenterait de le déplacer après leur départ. « Seule la menace de frappes aériennes américaines empêche Daech de reprendre le contrôle de cette zone où il dispose déjà de ressources, d’une base de recrutement et d’un environnement favorable », estime le consultant.

« Les revenus pétroliers captés par les FDS ne bénéficient pas équitablement aux différents groupes tribaux, relève aussi une source liée aux programmes de stabilisation du Nord-Est syrien. Il faut que les tribus aient un degré plus important d’autonomie, mais les FDS voient toujours une partie de la population comme un risque sécuritaire, et les marginalisent. » Les raids en hélicoptère menés avec les forces spéciales américaines dans les villages, parfois planifiés sur la base de renseignements lacunaires, pourraient contribuer au climat de défiance générale. « La doctrine employée ressemble à un aveu de faiblesse. Ces opérations ponctuelles et aéroportées font comprendre aux populations que le terrain n’est pas réellement sous contrôle de la coalition », insiste cette source, basée en Europe.

L’influence des cellules de l’EI ne se limite pas à la vallée de l’Euphrate. Plus au nord du territoire contrôlé par les FDS, des porosités existent entre leurs réseaux et l’intérieur des camps où sont retenues des femmes étrangères de combattants djihadistes, dont nombre de ressortissantes européennes (dont des Françaises que certains, chez nous prétendent faire rapatrier avec leur progéniture !)*. Des évasions ont pu être tentées, des réseaux de militantes adhérant toujours aux ambitions de l’organisation maintiennent une pression sur celles qui s’en sont éloignées. Les conditions de vie dégradées, l’éloignement de toute perspective de rapatriement contribuent à faire de ces camps de véritables poudrières.

Il en va de même pour les hommes détenus dans les prisons. Dimanche 3 mai, un mouvement de protestation a de nouveau secoué celle d’Hassaké. Regroupant 5 000 prisonniers majoritairement étrangers, ce centre de détention avait déjà été le théâtre d’une mutinerie le 29 mars.

Alors, ne vous méprenez pas. Nos Etats ne contrôlent rien de cette situation. Et aussitôt que ces assassins islamistes auront réorganisé leurs forces, vers qui croyez-vous qu’ils se tourneront ?

Le 6 mai 2020.

Pour le CER, Jean-Yves Pons, CJA.

* Sur le sujet, vous pouvez relire ceci : https://conseildansesperanceduroi.wordpress.com/2019/02/19/nous-le-redisons-avec-la-plus-grande-fermete-pour-nous-cest-non/

2 Réponses to “Ne rêvons pas, Daech n’a pas disparu.”

  1. Hervé J. VOLTO mai 6, 2020 à 9:41 #

    Des obsevateurs américains auraient noté que l’ISIS (Islamic State Of Irack and Syria) comme on l’aquelle en Italie et aux Etats-Unis, Desh en France, c’est à dire l’Etat islamique, recevrait du matériel et des armes des troupes turques.

  2. Hervé J. VOLTO mai 6, 2020 à 1:01 #

    Pendant ce temps là, on tenterait d’instituer L’ARABE ENSEIGNÉ À L’ÉCOLE PRIMAIRE EN FRANCE
    https://lincorrect.org/120967-2-arabe-ecole-primaire-france-incorrect//

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