Ils ont oublié qu’ils sont, avant-tout, des élèves.

12 Mai

Ceux qu’ils nomment pudiquement les « décrocheurs » reprendront-ils, cette semaine, le chemin des classes ? Rien n’est moins sûr quand on sait de qui il s’agit…

Alors que la lutte contre les difficultés scolaires est sans cesse brandie par le gouvernement comme le meilleur argument en faveur du déconfinement « progressif » des écoles à partir du 11 mai, de nombreux enseignants en doutent. « Rattraper » les décrocheurs relève de la gageure, voire du paradoxe : si le retour à l’école est « volontaire » – comme l’a précisé le gouvernement à de nombreuses reprises –, sur quelles bases se fonder pour aller chercher ces enfants qui ne veulent rien entendre et convaincre leurs familles qui, pour la plupart, ne comprennent rien ?

Depuis quelques jours, les écoles tentent d’identifier les élèves « décrocheurs ou à risque de décrochage », selon l’expression utilisée dans la circulaire de reprise de l’éducation nationale, publiée le 4 mai. Encore faut-il savoir ce que l’on entend par « décrocheur ». Qui sont ces 5 à 10 % (voire de 30 à 40 % parmi les populations allogènes) d’élèves « sous le radar » depuis presque deux mois ? Combien d’entre eux se trouveront vraiment parmi le 1,5 million d’élèves attendus dans les écoles cette semaine ? « Il y a plusieurs cas de figure, souligne un directeur d’école primaire en éducation prioritaire (REP +) de Nanterre (tout est dit quant à leurs origines ethniques et culturelles…). Quelques familles sont volontaires et ont compris que leurs enfants avaient besoin de revenir. Mais sans être sûrs qu’ils le feront.» Son école élémentaire de 300 élèves en compte environ une quarantaine.

Viennent ensuite les enfants « en difficulté chronique  » que les parents ne sont pas tentés de renvoyer en classe…au prétexte de craindre le virus. Ceux-là sont les plus nombreux – une bonne soixantaine, sur tous les niveaux. Il y a enfin « ceux dont on n’a pas de nouvelles » et qui n’ont pas travaillé pendant le confinement. Le directeur en a compté une trentaine, les cas les plus « pressants », puisque ces enfants sont à la fois décrocheurs et difficiles à joindre. Pour y parvenir, tous les moyens sont bons. « Pendant le confinement, on est parfois allés toquer au domicile des parents pour vérifier que tout allait bien », se souvient le directeur. L’assistante sociale du collège voisin, « où sont scolarisés les grands frères et sœurs », est aussi d’une aide précieuse. Mais vous aurez fait vous-même le compte : 40 + 60 + 30 (à la louche) = quasiment la moitié de l’effectif de cette école primaire en éducation prioritaire ! Nous sommes loin des 5 à 10 % annoncés par le ministère. Des mensonges, comme d’habitude.

A cette difficulté s’en ajoute une autre : de l’avis des enseignants, élus et associations de parents d’élèves ayant mené des recensions dans les écoles et des enquêtes locales, le choix de renvoyer les enfants en classe est fortement corrélé à l’origine sociale des familles. C’est bien dans les quartiers populaires de la ville (essentiellement à populations immigrées) et les réseaux REP+ que les parents sont les plus réticents. Ces enfants resteront donc avec leurs carences en tout genre : orthographe, syntaxe, histoire-géographie, calcul…Et nous en retrouverons hélas beaucoup au baccalauréat (+ de 90% d’une même classe d’âge) puis à la porte des universités avec les mêmes carences ! Etonnez-vous, après cela, que les résultats obtenus par la France aux enquêtes PISA soient si médiocres…

« Malheureusement, c’est dans les quartiers populaires que les théories du complot circulent le plus, déplore Damien Berthilier, adjoint chargé de l’éducation à la mairie de Villeurbanne (Rhône). On a aussi constaté que certaines familles allophones* avaient mal compris les règles du confinement. Ils pensaient qu’ils n’avaient pas le droit de sortir du tout et ont gardé les enfants à l’intérieur en permanence. Dans ces familles, la crainte de retourner en classe est forte. »

QUE FONT ENCORE CES GENS-LÀ CHEZ NOUS ?

Qui peut prétendre qu’ils apportent la moindre « valeur ajoutée » à notre pays ?

L’équation se complique donc un peu plus : non seulement les élèves « décrocheurs » sont difficiles à joindre par définition, mais ils ont aussi de plus fortes chances d’être issus d’une famille où la crainte du virus est traditionnellement et culturellement importante.

Pour Emilie, enseignante de CE1 dans une école « socialement mixte (sic)» de Marseille, le calcul est simple. Sur sa « petite liste » de quinze élèves qu’elle sent en difficulté et « aimerait revoir », trois seulement ont pour l’instant prévu de revenir en classe.

La méthode, pour tenter d’inverser les choses, consiste à « rassurer les parents en douceur« , en leur parlant d’abord du strict protocole sanitaire qui régit la réouverture : bureaux espacés d’un mètre, port du masque pour les enseignants s’ils doivent s’approcher, désinfection régulière des locaux… « Il faut donner quelques éléments tangibles sur l’hygiène, pour rassurer, et en même temps avoir un discours de confiance, juge Emilie. En expliquant qu’on va pouvoir s’occuper des enfants, en petits groupes. On leur dit aussi qu’il ne faut pas que le fossé se creuse davantage. » En d’autres termes, il faudra bientôt les supplier pour qu’ils viennent en classe ! Ne seraient-ils pas mieux au village, auprès de leur marabout ?

Heureusement, il y a la peur de l’accident et…du juge. Ainsi, pour Emilie comme pour d’autres, une question reste en suspens : « Jusqu’à quel point dois-je aller ? interroge l’enseignante. Qu’est-ce qu’on fera si les mamans nous confient les petits à reculons et nous le reprochent ensuite ? » Certaines écoles ont carrément choisi de ne pas tenter de « convaincre » les familles. « Je refuse de prendre une telle responsabilité », indique ainsi une directrice d’école de l’Orne.

Le 6 mai, devant les députés de la mission d’information Covid, le ministre de l’éducation nationale affirmait pourtant : « Quand les familles verront que ça se passe bien pour d’autres (…), je pense que la confiance viendra. »

Reste la question des apprentissages. Comment les enfants en question, s’ils reviennent à l’école, pourront-ils « reprendre pied » ? Pour les enseignants habitués aux publics fragiles, ce défi n’est pas une nouveauté. Les décrocheurs du confinement ont souvent le profil de ces enfants pour qui « les étés sont longs », ceux qui ont le plus « désappris » à la rentrée de septembre, à qui il faut redonner l’habitude de « se concentrer sur une tâche ». « L’école, ce n’est pas seulement le travail scolaire. C’est aussi parler avec les copains, avec la maîtresse. C’est tout cela qu’il faudra réapprendre », rappelle Emilie. Même s’il est clair qu’avec ces populations allogènes, les apprentissages s’apparentent à cet antique mythe grec :

Le tonneau des Danaïdes

En somme, apprendre à être un élève.

Le 12 mai 2020.

Pour le CER, Jean-Yves Pons, CJA.

 

se dit de quelqu’un qui a une autre langue maternelle que le français. Mais essentiellement l’Arabe ou l’un des dialectes africains.

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