Sous la crise sanitaire, les braises de la crise sociale s’échauffent.

13 Mai

Elus locaux, syndicalistes, hauts fonctionnaires sont inquiets. Dans quel état d’esprit les Français, confrontés à la pire pandémie du siècle et à une crise économique sans précédent, vont-ils se trouver au moment où le gouvernement incite à la reprise du travail ? Les derniers sondages d’opinion marquent un enracinement patent d’une colère à l’égard de l’exécutif et de sa gestion de la crise sanitaire : selon une enquête du Cevipof, menée entre le 2 et le 7 avril, ce sentiment serait partagé par 53 % des personnes interrogées.

Le mouvement des « Gilets jaunes » avait déjà révélé un mécontentement social des classes populaires sans équivalent. La mobilisation importante contre la réforme des retraites de l’hiver dernier avait démontré que ce rejet de la politique du gouvernement était très partagé chez les salariés. Délicat de faire des pronostics sur une nouvelle explosion sociale mais la vigilance est de mise au gouvernement. Un haut fonctionnaire, rattaché au ministère de l’intérieur, en convient : « Il est difficile de lire dans la boule de cristal. Cependant, on voit bien que la fracturation de la société se creuse encore, l’affaiblissement de l’autorité de l’Etat s’accroît. La période Gilet jaune n’est pas cicatrisée. »

Les échos recueillis auprès des élus locaux ne sont guère plus optimistes. Partout, ils sentent une défiance et une perte de crédibilité de la parole publique à un niveau jamais atteint. Et alors que les territoires ont été inégalement touchés par l’épidémie de Covid-19 et que tout le monde n’a pas la même expérience du confinement, ils témoignent tous d’une exaspération très présente. « Le nombre de mails et courriers reçus à ma permanence me disant “on n’a plus confiance” s’est multiplié. L’exécutif est attendu au tournant », assure Boris Vallaud, député (Parti socialiste, PS) des Landes.

Dans un moment vécu avec une émotion aiguë, où chacun est ramené à sa propre situation et celle de ses proches, l’inquiétude est à son comble. L’affaire des masques a été un point de cristallisation majeur : « Les gens ont eu le sentiment d’être pris pour des imbéciles, de n’être pas considérés comme des citoyens qui réfléchissent. Les changements de pied permanents du gouvernement sur l’école ont aussi provoqué du mécontentement », relate Olivier Bianchi, maire de Clermont-Ferrand.

Même en plein confinement, ce sont mille petits signes qui marquent désappointement et inquiétude. Ici, c’est une queue devant un bureau de poste qui s’enflamme quand elle est contrôlée par la police et où on entend « c’est toujours nous qu’on contrôle au lieu des quartiers » ; là, ce sont des remarques énervées contre les injonctions à mettre ses enfants à l’école. Les réseaux sociaux sont plein de cette amertume. « Les gens nous disent qu’ils ne croient plus en ces décisions qui viennent de Paris. Les colères s’expriment dans les files d’attente devant les magasins devant le prix des denrées qui s’envole », souligne Pernelle Richardot, adjointe au maire de Strasbourg.

Avec des familles confrontées à des budgets nourriture qui explosent et un pouvoir d’achat en baisse, les craintes des élus des quartiers populaires croissent de jour en jour. « Les chiffres de surmortalité et la situation de dénuement en Seine-Saint-Denis ont provoqué un sentiment d’injustice accrue. Tout cela est extrêmement fragile et un drame peut tout faire basculer », insiste Stéphane Troussel, président PS du département.

La défiance envers le gouvernement pourrait se durcir en cas de rebond de l’épidémie, note Frédéric Bierry, président (Les Républicains) du conseil départemental du Bas-Rhin : « Elle peut se transformer en ressentiment très fort, car les gens pourraient alors considérer que les pouvoirs publics ont mis en danger leur vie en procédant au déconfinement. »

L’inquiétude sourd aussi dans le monde du travail, durement éprouvé par ces deux mois de confinement. Beaucoup de cols bleus, souvent précaires, se sont rendus dans leur entreprise, la peur au ventre par crainte d’être contaminés, quand d’autres, souvent cadres, ont pu continuer leur activité de chez eux. Sans oublier tous ceux mis à l’arrêt, en chômage partiel. De nouvelles fractures, qui se sont greffées sur celles déjà existantes, risquent de laisser des traces.

En première ligne, soignants, caissières ou éboueurs, applaudis chaque soir, attendent désormais que les promesses de revalorisations sociale et salariale soient tenues. Pour le sondeur Jérôme Sainte-Marie, une fierté nouvelle a vu le jour. « On leur a dit qu’ils étaient formidables et qu’ils avaient tenu le pays, ils vont présenter l’addition », juge-t-il. Déjà, les premières annonces sur les primes sont jugées insuffisantes.

S’il sera compliqué de ne pas satisfaire les revendications d’un monde hospitalier, au front depuis deux mois et déjà en lutte auparavant, les invisibles d’hier pourraient devenir les oubliés de demain. « Les secteurs de la livraison, la grande distribution ou la logistique ne sont pas les mieux organisés syndicalement, indique Baptiste Giraud, maître de conférences en science politique à l’université d’Aix-Marseille. La capacité à organiser une colère sociale va être compliquée, d’autant que le patronat ne va pas être en difficulté pour trouver de la main-d’œuvre. » Il veut sans doute parler du sous-prolétariat migrant clandestin qui est devenu la variable d’ajustement des profits patronaux et des dividendes de leur actionnariat…

L’équation risque quoi qu’il en soit d’être complexe à résoudre pour l’exécutif avec des caisses de l’Etat vides et une dette du pays qui a explosé. « La manière dont le gouvernement va gérer cette période sera déterminante : soit il sait trouver un discours fédérateur sur les perspectives sociales, économiques, fixant des objectifs, des moyens et des règles qui illustrent que les efforts vont être partagés, soit il faut se préparer à l’inattendu », estime un préfet échaudé par le mouvement des « Gilets jaunes« .

Pour Chloé Morin, experte associée à la Fondation Jean-Jaurès, le pouvoir en place devra « aller chercher un symbole de justice sociale pour matérialiser un changement réel ». « S’il ne le fait pas, il se retrouvera avec des “Gilets jaunespuissance dix », avance-t-elle.

A court terme, rares sont pourtant ceux qui voient poindre une explosion sociale. Les amortisseurs sociaux mis en place par l’exécutif remplissent, pour le moment, leur office : salaires pris en charge dans le cadre du chômage partiel, report des cotisations sociales, fonds de solidarité pour les indépendants et les TPE… Mais qu’en sera-t-il demain quand ces filets de protection auront disparu ? Responsable de la CFDT-Métallurgie, Stéphane Destugues perçoit surtout « la peur pour l’emploi » car la relance ne sera pas pour « tout de suite ». Mais « la grogne » peut s’exprimer, pour peu que les salariés soient obligés de travailler plus, sans compensation à la hauteur, ou, à l’inverse, se retrouvent à faire moins d’heures, en y perdant en termes de rémunération.

« Il va y avoir des tensions énormes dans l’industrie », pense, pour sa part, Stéphane Flégeau, secrétaire général adjoint de la CGT-Métallurgie. Selon lui, les réductions des effectifs se profilent déjà. Sans parler de l’indignation que suscitent les effets de la crise sanitaire. « Beaucoup de salariés sont contaminés ou touchés par des décès parmi leurs proches, ajoute-t-il. Certains vont devoir acheter des masques, prendre les transports en commun dans des conditions sanitaires pas au top. »

Si défaillances d’entreprises et licenciements se multiplient, les syndicats risquent cependant d’avoir du mal à mobiliser. « C’est souvent en sortie de récession que les tensions sociales se font jour, rappelle Jérôme Fourquet, directeur du département opinion de l’IFOP. Au cœur de la tempête, chacun a plutôt tendance à défendre son bifteck. Mais on peut avoir comme en 2008-2009 des faits de violence avec des occupations d’usine et des gens qui n’ont plus rien à perdre à l’annonce d’un plan social. »

Pas de doute, pour M. Bierry, le président du conseil départemental du Bas-Rhin, les temps à venir s’annoncent rudes. « Ceux qui sont éloignés de l’emploi vont être encore plus éloignés des perspectives d’embauche, d’autres qui étaient en activité vont perdre leur poste et subir un déclassement. »

Autant d’épreuves imposées à une société qui est déjà fragmentée (comme en parlait Jérôme Fourquet dans son « Archipel français« ) : le tout est de savoir si toutes ces gouttes d’eau feront déborder le vase à deux ans des prochaines élections.

Le 13 mai 2020.

Pour le CER, Jean-Yves Pons, CJA.

5 Réponses to “Sous la crise sanitaire, les braises de la crise sociale s’échauffent.”

  1. Hervé J. VOLTO mai 13, 2020 à 11:31 #

    Le sous-prolétariat migrant clandestin qui est devenu la variable d’ajustement des profits patronaux et des dividendes de leur actionnariat cessera de devenir une nécessité quand l’Etat abaissera constitutionellement le tau de prélèvement obligatoire à 21% du revenu de l’entreprise omme des ménages : alors le patronnat pourra ambaucher de la main d’oeuvre qualifiée : la bbale est danms le capms de l’Etat…

  2. Hervé J. VOLTO mai 13, 2020 à 11:45 #

    En Italie ausi la colère gronde. Les braises de l’incendie ne pas loins de s’allumer.

    Car en Italie, la conversion à l’islam d’une ex-otage fait polémique !

    À son retour en Italie, Silvia Romano, détenue pendant 18 mois par un groupe islamiste en Somalie, portait un vêtement musulman. Une trahison pour certains.

    -Silvia, nous t’attendons en Italie ! avait tweeté avec gentillesse le Premier ministre transalpin Giuseppe Conte à l’annonce, samedi dernier, de la libération de Silvia Romano, enlevée fin 2018 au Kenya, où elle était bénévole dans un orphelinat.

    La fin du calvaire pour la jeune femme, tout juste agèe de 23 ans, qui a été détenue en Somalie par le groupe islamiste des shebabs, une réussite pour les Services italiens, dont le travail n’a pas manqué d’être salué par la presse nationale. Le lendemain, dimanche 10 mai, l’ex-otage revient enfin au pays mais, lors de sa descente de l’avion, un détail fait tiquer certains commentateurs : elle est vêtue d’un djilbab vert, un vêtement porté par les femmes musulmanes dans cette région d’Afrique !

    Comme le rapporte COURIIER INTERNATIONAL https://www.courrierinternational.com/article/retrouvailles-la-conversion-lislam-de-lex-otage-silvia-romano-interroge-litalie , Silvia Romano s’est par la suite confiée au site d’information Open, déclarant s’être « convertie à l’islam, mais sans conditionnement, de façon volontaire ». La jeune bénévole dit s’être convertie après avoir lu le Coran pendant sa captivité. Elle aurait par ailleurs changé de nom, pour prendre celui d’Aïcha. Une décision spirituelle qui n’a pas manqué de faire réagir une partie de la presse italienne, y voyant une trahison.

    -Nous avons libéré une musulmane ! écrit le quotidien conservateur LIBERO QUOTIDIANO
    https://www.areanapoli.it/rassegna-stampa/abbiamo-liberato-un-islamica-titolo-shock-di-libero-in-prima-pagina-scanzi-schifo-e-indecenza_371257.html . Une prise de position partagée notamment par IL GIORNALE, titrant en une de ses éditions « Musulmane et heureuse, Silvia l’ingrate » https://www.ilgiornale.it/news/cronache/islamica-e-felice-silvia-lingrata-1862007.html .

    -C’était comme si on voyait un prisonnier d’un camp de concentration s’habiller fièrement en nazi, a tweeté le directeur du quotidien Alessandro Sallusti.

    COURRIRE INTERNATIONAL rapporte également le point de vue du journal LA REPUBLICA, pour qui la libération de Silvia Romano sonne comme « une double victoire pour les shebabs ».

    -La conversion de la jeune femme, qui ne s’est pas faite par la contrainte, comme elle l’a elle-même déclaré, donne à ce groupe pour la première fois une nouvelle image. D’ordinaire vus comme des assassins cruels, les shebabs peuvent désormais être considérés comme des geôliers pleins de compassion, puisqu’ils ont réussi à pousser leur otage à embrasser leur dieu, écrit le quotidien.

    Silvia Romano avait été enlevée le 20 novembre 2018 dans un village du sud-est du Kenya par ce groupe armé qui avait ouvert le feu sur les habitants et blessé cinq personnes. Selon plusieurs médias transalpins, cités par RFI, l’État italien aurait versé une rançonde … quatre millions de dollars -le dollar vut presuqe comme l’euro- pour sa libération.

    • conseilesperanceduroi mai 13, 2020 à 12:09 #

      Pour rappel : nous avons les mêmes à la maison car le nombre de convertis, chez nous, est loin d’être négligeable. Et, en plus, lorsqu’ils ont rejoint les rangs des islamistes au Proche-Orient, ce furent souvent les plus terribles…comme souvent pour les nouveaux convertis.

  3. Hervé J. VOLTO mai 13, 2020 à 1:52 #

    Les notres semblenent être, hélas, rentrés dans la banalité, à la grande indifférence générale. Nous ne sommes qu’une petit élite à nous révolter

    Une jeune italienne de souche qui se converti à l’islam, celà scandalise encore. Heureusement !

  4. Hervé J. VOLTO mai 13, 2020 à 6:55 #

    UN DERNIER POUR LA ROUTE !

    Les autorités s’inquiètent de la radicalisation de certains Gilets Jaunes lors du confinement. Le service central du Renseignement Territorial (les RT, ex -RG) est sur le qui-vive.

    Dès la fin du confinement, le 11 mai, des militants qui se réclament du mouvement des Gilets jaunes ont tenté de se rassembler, notamment à Paris. Les mesures de déconfinement prises dans le cadre de l’état d’urgence sanitaire proscrivent pourtant ce type de regroupements. Le Service Sentral du Renseignement territorial (SCRT) qui suit les mouvances politiques radicales n’a pas été surpris pour autant.

    -Tout en continuant à se soumettre au même titre que le reste de la population à la mesure de confinement, les mouvances contestataires mettent à profit cette période d’“assignation à résidence collective” pour réfléchir sur “leurs manières d’agir” post-confinement. Les mouvances contestataires ainsi que certains Gilets jaunes appellent à des actions dès la fin du confinement, poursuivent les policiers des ex-Renseignements généraux.

    Les raisons de la colère ?

    Les agents du Renseignement ont noté les principaux motifs de la colère post-confinement des Gilets jaunes. Ils mettent en avant « la contradiction entre la prolongation de l’état d’urgence sanitaire et le déconfinement » :

    -État d’urgence sanitaire prolongé et à côté de ça, on envoie nos gosses comme chair à canon à l’école.

    L’absence de quarantaine pour les Européens entrant en France les choque :

    -Macron autorise les Européens à venir et circuler librement dans toute la France et on nous interdit de faire plus de 100 kilomètres ! S’insurgeant contre la vente de masques par la grande distribution, certains Gilets Jaunes, par le biais des réseaux sociaux, évoquent l’hypothèse d’actions contre les supermarchés qui en proposent.

    Dans les Services, on pointe une possible récupération du mouvement des Gilets Jaunes par une gauche des plus radicales.

    -Les mouvances contestataires radicales espèrent plus que jamais pouvoir tirer profit de la crise sanitaire liée à la pandémie du Covid-19 comme elles l’avaient fait de la crise des Gilets jaunes qui était devenue, au fil des semaines, une contestation antisystème, tant sur le plan des revendications que sur celui des modes opératoires, de plus en plus violents.

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