On nous en parle encore bien peu mais la colère des obscurs et des sans-grade commence à gronder.

17 Mai

Ils s’efforcent de ne pas y croire mais, en réalité, tous nos « anywhere« * commencent à trembler. Hauts responsables politiques ou économiques, stars du spectacle, du grand ou du petit écran, têtes d’affiches de nos médias et autres redresseurs de torts ou donneurs de leçons, tous commencent à trembler car tous voient leurs têtes sur les piques des réseaux sociaux après qu’ils aient été raccourcis sur l’échafaud du hashtag le plus tranchant du moment : #guillotine2020 (https://twitter.com/hashtag/guillotine2020?lang=fr).

L’exécution symbolique de l’acteur Therry Lhermitte après un duplex provocateur sur TF1 en est un récent exemple. Mais il est loin d’être un cas isolé. Léa Salamé, Pascal Praud, Eric Zemmour, Robert Namias, Raphaël Enthoven ont, entre autres, vu s’abattre sur eux ce mot dièse aussi intimidant que la balle ou le petit cercueil qui arrivaient jadis par courrier, menace parfois assortie d’un tout aussi inquiétant #onoublierapas.

Généralement anonymes, ces messages aux conclusions expéditives interrogent : la part la plus sanglante du refoulé révolutionnaire hexagonal aurait-elle refait surface à l’occasion du confinement ? « Pour ceux qui voient leur nom associé à #guillotine2020, ça peut effectivement être vécu de manière très traumatisante »,reconnaît le sociologue Romain Badouard, auteur de l’ouvrage Le Désenchantement de l’Internet. Désinformation, rumeur et propagande (FYP éditions, 2017). « Mais il ne faut pas dramatiser, c’est une violence symbolique, parfois teintée d’ironie, qui ne traduit pas forcément une volonté de nuire physiquement à quelqu’un. Le fait d’avoir des propos très agressifs, d’être dans la surenchère pour capter l’attention, est une des particularités du débat sur Internet. »

Même si elle semble exhumée des soubassements de l’inconscient sans-culotte, cette résurgence numérique de la guillotine surprend et intéresse beaucoup de l’autre côté de l’Atlantique. C’est le cas de #freethemall, militant(e) de Portland (Oregon), aujourd’hui âgé de 28 ans, qui, pour dénoncer les inégalités croissantes, la montée des populismes et l’absence d’alternative démocratique, a imaginé ce hashtag spectaculaire et horrifique. Lorsqu’il a été posté pour la première fois sur Twitter en 2017, #guillotine2020 était accompagné d’un tout aussi provocateur #eattherich (« mangez les riches »).

« J’associe la période actuelle à la France d’avant la Révolution parce que, bien que n’ayant pas de monarques, nous avons des individus et des familles qui possèdent d’immenses richesses et dictent la politique publique. Ces gens n’ont pas l’intention de renoncer volontairement à leur pouvoir, Jeff Bezos ou Mark Zuckerberg n’abandonneront pas leurs milliards ; donc, à un moment donné, une société doit décider de s’emparer de cette richesse », nous explique le/la jeune américain-e (son genre reste indéterminé).

En se diffusant et en prenant des sens divers, #guillotine2020 devient au fil des mois un vaste mème révolutionnaire. Mais c’est avec l’épidémie de Covid-19 que ce hashtag morbide va connaître un regain d’intérêt, et prendre un sens nouveau. Alors que le monde se confine face à la menace d’un virus mortel, les stars multiplient les happenings depuis chez elles, nous expliquent comment nous laver les mains, nous inondent de leurs pensées positives et tentent de réinventer le charity-business depuis leur arrière-cuisine. Mais la magie n’opère plus.

Quand Jennifer Lopez publie une vidéo d’elle confinée dans une propriété de Miami avec énorme jardin et piscine, quand Madonna se filme dans un bain rempli de pétales de roses ou en train de recevoir des soins esthétiques pharaoniques, quand Pharrell Williams lance un appel aux dons pour les soignants depuis sa luxueuse villa de Beverly Hills, les expressions de rejet se multiplient, notamment au moyen de #guillotine2020. « Il est clair que, durant cette période, on a passé beaucoup de temps sur les réseaux sociaux dans un état de tension psychologique exacerbée par l’enfermement, souligne le chercheur Romain Badouard. Pour de nombreuses personnes, voir des stars faire étalage de leurs richesses et présenter le confinement comme une opportunité créative a fonctionné comme un révélateur des inégalités sociales et de la déconnexion des élites culturelles et intellectuelles. La violence expressive, qui est une constante sur Internet, est d’autant plus forte qu’elle se trouve ici des justifications morales. »

L’œil rivé sur les intérieurs de stars confinées, les internautes sautent sur le moindre détail pour instruire des procès expéditifs. Alors que Patrick Bruel multiplie les concerts depuis son appartement pour célébrer les « héros du quotidien », ce que retiennent les observateurs, c’est qu’il s’époumone devant une rutilante cave à vins. Quant à Leïla Slimani ou Marie Darrieussecq, qui racontent la pandémie depuis leur superbe maison de campagne, elles voient leurs journaux de confinement se faire atomiser sur les réseaux sociaux, car jugés trop bourgeois et déconnectés.

Coincés dans de petits appartements, craignant pour leur emploi et leur santé, de nombreux Français vivent ces tentatives de romantisation de la quarantaine comme un spectacle obscène. Plop (c’est un pseudo), une « personne en situation de handicap », résume : « Aujourd’hui, alors que l’illusion se fissure et que les vrais décideurs restent anonymes, c’est à travers les célébrités que s’exprime la trahison du modèle social actuel. Pour moi, comme pour la majorité des gens qui utilisent ce hashtag, c’est une image. Les guillotines ou les fourches sont symboliques, ce sont des références à la Révolution française. Par contre, le soulèvement populaire, quelle que soit la forme qu’il prendra, est en marche ; les gens sont de plus en plus en colère, parce qu’ils vivent des situations sans issue. » Tout était déjà dit ici, en 2017 :

Leurs têtes dépassant plus que celles des autres, les stars, en tant que modèle à la fois enviable et inatteignable, se voient reprocher d’être ce rouage intermédiaire qui a longtemps conféré au système sa désirabilité. En France, #guillotine2020 a d’autant plus résonné que cette culture de la célébrité était déjà remise en question, notamment par la mystérieuse écrivaine Zoé Sagan (une prétendue intelligence artificielle, nouvelle coqueluche des lettres, en connexion avec l’avocat militant Juan Branco), qui en a offert un démontage inspiré dans son roman Kétamine : C13H16ClNO paru en janvier dernier (Au diable vauvert, 496 p., 23 €) « Je pense que #guillotine2020 est un message clair de renversement culturel, dit l’auteur. Il est temps de remettre à plat, de manière agressive, ce qui compte. La culture des célébrités était une stratégie parfaite pour promouvoir le consumérisme mondial. Or, au temps de la pandémie, la vie prime sur le style de vie. » (https://conseildansesperanceduroi.wordpress.com/2020/05/08/phil-hogan-errare-humanum-est/).

Mais ce n’est pas tout car certains auraient voulu les oublier. Expression d’une colère sociale grandissante, #guillotine2020 est souvent accompagné, en France, du hashtag #giletsjaunes, et sert à dénoncer tout aussi bien un star-système perçu comme obsolète, une classe politique jugée corrompue, que l’affairisme supposé de la grande distribution, qui ferait commerce des masques au détriment de la santé des soignants. Sous des formes diverses, réplique grandeur nature ou instrument de menace dans les discours, la guillotine avait déjà été convoquée à plusieurs reprises par le mouvement des « Gilets jaunes« , totem d’une violence jugée légitime.

« Se présentant comme les héritiers des révolutionnaires et des combattants contre les malheurs du peuple, les gilets jaunes se saisissent très logiquement de ce qui peut terroriser” – héritage de la Terreur – le bourgeois ou le potentat qualifié d’oppresseur », analyse l’historien Pierre Vermeren, auteur de La France qui déclasse. Les Gilets jaunes, une jacquerie au XXIsiècle (Taillandier, 2019). « Cela fait partie du stock de la culture politique française depuis deux siècles de manière extrêmement banale. Même si tout est symbolique, la violence sous-jacente est bien réelle. Et le message est d’ailleurs parfaitement bien reçu par les libéraux et la bourgeoisie d’Etat, qui profitent de cette représentation pour s’en prendre à la sauvagerie du peuple, à ses excès, à sa fureur. »

Entre la terreur expressive et la terreur réelle, la frontière a souvent été aussi fine qu’une lame. Et le basculement possible. La France en sait quelque chose. Notre roi Louis XVI aussi. Et l’on comprend mieux la pétoche d’aujourd’hui…

Le 17 mai 2020.

Pour le CER, Jean-Yves Pons, CJA.

* À ce propos, relire ceci : https://conseildansesperanceduroi.wordpress.com/2018/11/30/le-blanc-de-la-cocarde-saccorde-si-bien-au-jaune-des-gilets/

9 Réponses to “On nous en parle encore bien peu mais la colère des obscurs et des sans-grade commence à gronder.”

  1. Agnès Lacour mai 17, 2020 à 8:34 #

    Un énorme MERCI Monsieur pour avoir mis en évidence cette réalité volontairement occultée et parfaitement synthétisée
    C’est proprement génial . Je doute que beaucoup de jeunes universitaires soient capables d’en faire autant car on ne forme plus les cerveaux à analyser puis synthétiser mais seulement à synthétiser à partir d’un ou 2 mots extraits du sujet

    • conseilesperanceduroi mai 17, 2020 à 8:58 #

      Vous êtes trop bonne, chère Madame ! Mille merci.

      • Agnès Lacour mai 17, 2020 à 6:59 #

        non je ne le crois pas . Je dis toujours ce que je pense c’est une règle chez moi même si ce n’est pas toujours agréable mais dans ce cas j’y mets les formes conformément à la bienséance mais pas seulement conformément à ce que le Christ attend de moi , charité et compassion

  2. Hervé J. VOLTO mai 17, 2020 à 10:03 #

    D’accord avec Mme Lacour : c’est une réalité volontairement occultée et parfaitement synthétisée.

    -Ma crainte, c’est que le monde d’après ressemble furieusement au monde d’avant, mais en pire !

    Dans un entretien accordé au Monde, le ministre des Affaires étrangères Jean-Yves Le Drian a mis en garde sur les conséquences politiques du coronavirus.

    -Je pense que #guillotine2020 est un message clair de renversement culturel, dit l’auteur. Il est temps de remettre à plat, de manière agressive, ce qui compte. La culture des célébrités était une stratégie parfaite pour promouvoir le consumérisme mondial. Or, au temps de la pandémie, la vie prime sur le style de vie (Zoé Sagan).

    Ce qui est sur, c’est que la colère gronde…

    • Agnès Lacour mai 17, 2020 à 6:20 #

      Le Drian est un des rares ministres acceptable
      Et je vous suis totalement dans votre commentaire également

  3. Louis Chiren mai 17, 2020 à 3:14 #

    • Louis Chiren mai 17, 2020 à 3:19 #

      La mort était présente à la naissance de cette république démoniaque. La mort sera là pour l’accompagner dans le tombeau de l’histoire.
      « La liberté ou la mort » sa vraie devise prend le visage de cette illustration achevée il y aura bientôt un an le 2 juin 2019.
      Ses partisans désœuvrés s’en font l’écho.

      • Agnès Lacour mai 17, 2020 à 6:22 #

        d’un réalisme qui donne le frisson .
        Merci Maitre

      • Louis Chiren mai 17, 2020 à 7:43 #

        🙏

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