Oui aux ouvriers agricoles saisonniers mais sous conditions.

19 Mai

« Toute ma vie, j’ai travaillé dans l’agriculture en France », répète Javier, un habitant d’Alcala del Valle (Andalousie) qui a fait ses premières saisons à 18 ans. Avant que son âge le contraigne à privilégier l’arboriculture, il a notamment travaillé des années dans les vignobles de la vallée du Rhône. Et voilà que la pandémie l’empêche d’entrer en France. Finalement, à la troisième tentative, et malgré un contrôle de police, Javier a obtenu gain de cause. « Le policier m’a dit que je ne pouvais pas passer et puis, dix secondes après, il m’a dit : Allez-y.” »

Le maire d’Alcala del Valle reçoit tous les jours des appels de travailleurs déconfits. « Ils sont plus de soixante de mon village à avoir eu des problèmes à la frontière », dit-il. « Plus de 15 000 Andalous font les saisons chaque année en France. Et c’est ainsi depuis des décennies. »

Les déclarations du ministre de l’intérieur, faites le 7 mai depuis l’hôtel de Matignon, n’ont pas échappé à Rafel Aguilera, le maire, ni à Javier. Christophe Castaner a annoncé, à l’occasion de la prorogation de l’état d’urgence sanitaire, « certaines dérogations supplémentaires pour permettre de franchir la frontière (…) pour les ressortissants de l’espace européen (…) munis d’un contrat de travail, en particulier les travailleurs saisonniers agricoles ».

Jusque-là, seuls les Français, les résidents, les travailleurs frontaliers, les transporteurs de marchandises ou les professionnels de santé bénéficiaient d’une exception. Mais des déclarations à la mise en œuvre, le pas n’est pas encore franchi.

Une circulaire du premier ministre du 12 mai a élargi les exceptions, notamment pour les frontaliers, mais le cas des travailleurs saisonniers est renvoyé à « une instruction séparée, dans les jours qui viennent ». « En attendant, tout ce qui n’est pas autorisé est interdit », résume une source diplomatique, à Paris. Ce qui est extrêmement dommageable aux entreprises agricoles de notre pays.

Quelque 73 travailleurs agricoles bulgares en ont fait l’amère expérience. Arrivés mardi 5 mai à l’aéroport de Roissy-Charle-de-Gaulle, « ils ont été placés en zone d’attente et renvoyés à Sofia deux jours après », assure Quentin Dekimpe, avocat de plusieurs d’entre eux, qui dénonce « un manque de clarté » des autorités. La valse continuerait, depuis. Jeudi, ce sont dix-sept saisonniers portugais qui ont ainsi été renvoyés.

« Je n’ai jamais connu de frontières autant fermées, souligne un cadre de la police nationale (nous pouvons en remercier le Covid-19 qui permet ainsi de vérifier que ce que nous affirmons à propos de l’utilité d’une fermeture drastique des frontières pour lutter contre l’immigration sauvage est exact !)Sauf cas exceptionnels validés au plus haut niveau, comme pour le seul ingénieur capable de régler une machine-outil dans une usine de masques, c’est zone d’attente pour tout le monde. » Jusqu’au zèle ? Le 23 avril, le tribunal administratif a annulé le placement en zone d’attente d’une Guinéenne résidant en Belgique et de sa fille de six mois, de nationalité belge, alors qu’elles ne faisaient que transiter par la France pour se rendre en train en Belgique, où la famille réside. On n’est jamais assez prudent avec les Guinéens…

Mais la mise sous cloche du territoire génère des tensions chez les paysans. D’après les données de la Mutualité sociale agricole, les travaux agricoles mobilisent plus de 600 000 saisonniers par an, dont 22,6 % d’étrangers. Certains sont déjà installés sur le territoire, d’autres arrivent au gré des récoltes, en particulier en Nouvelle-Aquitaine, Occitanie et Provence-Alpes-Côte-d’Azur. Précisément, c’est l’installation de ces « saisonniers sédentaires » (!) que nous voulons empêcher, pas leur venue annuelle au gré des récolte.

L’état d’urgence sanitaire a eu pour conséquence d’empêcher leur venue. Pourtant, le 30 mars, la Commission européenne incitait les Etats membres à faciliter le passage des frontières pour les travailleurs agricoles, « indispensables à la sécurité alimentaire de l’UE ». « Ces recommandations n’ont pas de valeur juridique contraignante, souligne Ségolène Barbou des Places, professeure de droit européen à Paris-I-Panthéon-Sorbonne. On est sur une atteinte sans précédent à la liberté de circulation des travailleurs, qui est constitutive du marché intérieur », prétend Mme Barbou des Places.

Courant avril, des pays comme l’Allemagne ou l’Italie ont finalement rouvert leurs frontières aux saisonniers agricoles. Tandis qu’en France le ministre de l’agriculture, Didier Guillaume, exhortait les Français désœuvrés à « rejoindre la grande armée de l’agriculture française ». « Un coiffeur qui n’a plus aucune activité, ne peut-il pas aller faire du travail dans les champs ? », interrogeait-il sur France Bleu Paris le 23 mars tandis qu’était lancée « Des bras pour ton assiette », une plate-forme de mise en relation entre agriculteurs et recrues potentielles. Et ça a marché.

Des besoins se sont manifestés en particulier dans la vigne, le maraîchage et l’arboriculture. Mais si 240 000 personnes se sont inscrites, « environ 3 000 ont pu trouver un job », jauge Jean-Baptiste Vervy, à la tête de WiziFarm, qui héberge la plate-forme. « On a fait appel à de la main-d’œuvre locale mais ça n’a pas été la panacée, constate Xavier Mas, président de l’association de producteurs Fraises de France. Les rendements sont moins bons, essentiellement à cause de l’inexpérience. » « Le Covid-19 fait ressortir un problème de fond de l’agriculture, ajoute M. Vervy. Il y a une pénibilité et une cadence particulières pour un smic horaire. C’est pour ça que la main-d’œuvre étrangère est recrutée. » Tant que les ouvriers (même agricoles) seront sous-payés, on ne trouvera à employer que des étrangers. C’est d’ailleurs l’un des moteurs de la traite négrière trans-méditerranéenne, si profitable à beaucoup de chefs d’entreprise véreux…

A défaut, des exploitants ont choisi de détruire leur production. Ailleurs, les contrats de saisonniers extracommunautaires déjà sur le territoire ont pu être prolongés. « Le temps nous a un peu aidés, remarque Raymond Girardi, du syndicat d’exploitants familiaux Modef. Il n’y a pas eu d’explosion de la maturité des fruits et légumes. »

Mais l’argument n’est pas tombé dans l’oreille d’un sourd et alors que les grandes récoltes approchent, le gouvernement revoit sa copie. « Nous avons besoin de travailleurs étrangers », a déclaré Didier Guillaume, sur RTL, mercredi 13 mai. « Nous avons besoin de cette main-d’œuvre parce qu’elle vient chaque année. Elle est formée. (…) Maintenant, on a besoin de 80 000 ou 100 000 travailleurs saisonniers par mois. »

« Ces travailleurs doivent se voir appliquer les mêmes mesures que les nationaux », estime André Fadda, de la CGT-Intérim. « La tension monte dans les campagnes », prévient Daniel Sauvaitre, de l’association de producteurs de fruits et légumes Interfel.

Mais si l’ouverture aux saisonniers européens est imminente, les travailleurs agricoles extracommunautaires restent heureusement bloqués chez eux. Environ 9 000 Marocains et 1 500 Tunisiens étaient attendus en 2020, d’après les données de l’Office français de l’immigration et de l’intégration. A peine 1 500 se trouvaient sur le territoire au moment où la France a fermé ses frontières.

Comme quoi et comme nous ne cessons de l’affirmer :

QUAND ON VEUT, ON PEUT !

Le 19 mai 2020.

Pour le CER, Jean-Yves Pons, CJA.

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