Nous n’en avons pas encore conscience mais…

24 Mai

…un raz-de-marée de faillites d’entreprises et de pertes d’emploi s’annonce, auquel nous n’échapperons pas.

Pourtant, tout à l’euphorie du déconfinement, les Français rêvent et en sont encore à faire des projets de vacances pour cet été ! Où ? Quand ? Comment ? Et, surtout, avec quels moyens financiers ? Quant à l’année prochaine…

Le report des charges sociales, les prêts garantis par l’Etat et le chômage partiel ont permis de traverser les semaines de confinement sans trop de casse sociale. Mais, n’en doutez pas, à l’heure des comptes, les chiffres donneront le tournis. Les huit semaines de confinement ont coûté 120 milliards d’euros à l’économie française, d’après les chiffres de l’Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE), dont environ 40 milliards qui pèsent sur les entreprises. Un montant « colossal », selon l’économiste Eric Heyer, qui risque bien de se traduire, dans les semaines et les mois qui viennent, par des défaillances d’entreprises et d’inévitables plans sociaux.

« Pour l’instant, les entreprises sont portées par les mesures gouvernementales, résume Loïc Belleil, président du tribunal de commerce de Nantes. Mais la vague viendra dans les mois prochains. Elle touchera tous les secteurs, notamment les entreprises qui ont des contrats internationaux, qui se trouvent inévitablement fragilisés. » Ce temps de décalage s’explique aussi par les cycles de production, comme l’explique Jérôme Gernais, président de la chambre du commerce et de l’industrie de l’Indre :

« Il ne faut pas se laisser tromper par les entreprises qui ont continué à travailler durant ces deux mois de confinement : elles assuraient des commandes antérieures. Mais les carnets de commandes ne vont pas se remplir de sitôt, ça va être très long et c’est un problème mondial ».

Vendredi 22 mai, Bruno Le Maire, le ministre de l’économie et des finances n’a d’ailleurs rien caché. « Il y aura des faillites » et des « licenciements », a-t-il prévenu sur Europe 1.

Dans les cabinets de conseil spécialisés dans les redressements ou restructurations d’entreprises, ce constat est largement partagé. « Les dossiers que nous traitons actuellement sont plutôt des dossiers d’entreprises qui étaient en difficulté avant la crise et elles seraient tombées de toute façon, note Cédric Colaert, cofondateur du cabinet de conseil financier et opérationnel Eight Advisory. Mais la période qui vient va être fondamentale. » « Les vagues vont arriver en juin et septembre de façon cumulative, quand tous les dispositifs d’accompagnement tels que le chômage partiel seront éteints, prédit Arnaud Marion, spécialiste du management de crise. Le pic de tensions devrait être atteint en septembre-décembre, avec un étalement sur 2021. » S’ajoute une inquiétude sur le « mur de la dette », qui se dressera désormais sur le chemin de la reprise.

Au 21 mai, 80 milliards d’euros de prêts ont été accordés au bénéfice de 445 000 entreprises, selon Bercy. « A un moment, il va falloir rembourser cet argent », remarque Serge Pelletier, associé du cabinet d’avocats Rescue. Auquel s’ajoutent les charges sociales ou les loyers, qui ont été reportées mais non annulées. Les professionnels de l’Association pour le retournement des entreprises (ARE) ont fait les comptes : ils accompagnaient à fin avril plus de 200 sociétés représentant un peu plus de 200 000 emplois directs et sans doute au moins autant d’emplois indirects. « Il est certain que ce chiffre ne va faire que croître dans les prochaines semaines, du fait des effets domino de la crise du Covid-19, souligne Virginie Verfaillie, présidente de l’ARE, notamment du fait de l’accroissement des impayés. »

Ainsi, la tornade qui s’est abattue à l’échelle mondiale sur l’aéronautique, du fait du confinement d’une grande partie de la planète, s’est répercutée sur toute la chaîne de la région toulousaine, siège d’Airbus, et aux autres régions qui se sont spécialisées dans ce secteur. « Même si les grosses entreprises peuvent encore tenir, remarque Guy Pépin, le président du Medef de l’Indre, elles font vivre des dizaines de sous-traitants qui n’auront plus de commandes. Dans l’aéronautique, tous les avions sont au sol, Airbus a réduit de 30 % son activité et cela va durer. »

D’ici à la fin septembre, les salariés du site de Saint-Nazaire (3 500 salariés), spécialisé dans la fabrication des pointes avant de l’A320, de l’A350 et de l’A330, devraient se voir imposer plus de 510 000 heures chômées, et les contrats des 600 intérimaires ne seront pas renouvelés. Sur le site de Nantes (3 000 salariés), tourné vers la création des caissons centraux des avions, ce sont 417 000 heures qui seront chômées d’ici à la fin septembre, et l’avenir des 220 intérimaires et 117 CDD s’annonce plus que jamais précaire. Le département de Loire-Atlantique compte également une quinzaine d’entreprises de taille intermédiaire (ETI) et 300 PME, représentant 6 500 emplois, qui évoluent dans le sillage d’Airbus et seront également fragilisées.

Autre département très dépendant de l’aéronautique, le Loir-et-Cher. Si quelques sous-traitants « de niche » s’en sortent encore bien, les regards se tournent vers Daher, qui fabrique des avions de tourisme et des éléments de l’A330 sur son site de Saint-Julien-de-Chédon, près de Montrichard. Le groupe a mis ses usines à l’arrêt dès le 18 mars et annonce une perte de 400 millions d’euros pour l’année, tandis que les syndicats parlent de projets de suppressions d’emploi. En Nouvelle-Aquitaine, où l’aéronautique et le spatial constituent la première activité économique, « avant le vin puis le tourisme », comme le précise le président de la CCI, Patrick Seguin, plusieurs entreprises ont fait part d’annulations de commandes et l’automne s’annonce difficile.

Autre victime de l’arrêt quasi total du transport aérien, la société Jet Aviation, filiale de l’américain General Dynamics, installée en Alsace sur l’aéroport de Bâle-Mulhouse. Une consultation a été engagée avec les instances représentatives des salariés pour réorganiser ses activités de maintenance et d’aménagement d’avions : 300 salariés, sur un total de 1 200, pourraient être licenciés, tandis que les autres verraient leur salaire baisser.

Autre secteur lourdement pénalisé par la crise, l’automobile. Avec plus de 50 000 salariés dans la filière, les Hauts-de-France regardent avec inquiétude les ventes de voitures s’effondrer en Europe. Si Toyota a repris la production dans l’usine d’Onnaing le 20 avril, Renault a annoncé réfléchir à l’avenir de quatre sites industriels en France, qui pourraient être fermés ou réorientés comme celui de Flins (Yvelines). Vendredi, Bruno Le Maire a assuré sur Europe 1 que « les salariés ne doivent pas être la variable d’ajustement de Renault », mais « il faut laisser aussi à Renault la possibilité d’ajuster son outil de production, d’être plus compétitif, parce que sinon Renault sera menacé ». Bruno Le Maire a également précisé qu’il signerait le prêt garanti par l’Etat de cinq milliards d’euros demandé par Renault lorsque la stratégie du groupe serait connue. Alors, rappelons-lui l’exigence du CER : 

ce prêt ne doit venir qu’en échange d’une relocalisation significative de la production !

En attendant, face à la chute des commandes, les sites du constructeur tournent au ralenti. Celui de Douai, qui accueille 2 000 salariés sur 200 hectares, met tous ses espoirs dans l’essor de l’électrique. Le groupe a investi plusieurs millions d’euros pour transformer l’usine et permettre aux premiers véhicules électriques de sortir de la nouvelle ligne de production dès le début d’année 2021.

Première région ferroviaire de France (avec 40 % de la production nationale), les Hauts-de-France guettent aussi les mouvements dans la filière du rail. Début mai, la direction d’Alstom a annoncé la mise en place d’un plan d’économies en raison de la diminution du trafic ferroviaire. Mais aucun chiffre n’a pour l’instant été communiqué. Cependant, n’oubliez pas que Alstom…c’est, en réalité, General Electric ! Qui cherche toutes les raisons possibles pour se débarrasser de ses employés français et délocaliser sa production dans divers pays y compris les Etats-Unis (https://conseildansesperanceduroi.wordpress.com/2020/05/20/grace-a-la-crise-sanitaire-due-au-covid-19-general-electric-tente-de-sexonerer-de-ses-responsabilites-economiques/).

L’impact du Covid-19 sur le tourisme et les transports ne s’arrête pas à l’aéronautique et à l’automobile, mais se poursuit jusqu’aux chantiers navals. Avec les paquebots de croisière bloqués au port pour un bon moment, les Chantiers de l’Atlantique et leurs 3 300 emplois et 4 000 salariés sous-traitants sur le site en pleine période d’activité, ainsi que les 10 000 emplois indirects dans le secteur naviguent dans le brouillard.

Mais Yann Trichard, président de la CCI de Nantes Saint-Nazaire veut garder le moral : « Une étude réalisée durant la vague épidémique révèle que 63 % des croisiéristes manifestent déjà leur volonté de repartir sur des paquebots dès que la situation sanitaire le permettra. » Surtout, relève-t-il, le carnet des Chantiers de l’Atlantique est composé « de commandes fermes pour au moins trois ans » et, même si aucun contrat n’est encore signé, Florence Parly, ministre des armées, a annoncé, lundi 18 mai, que le porte-avions de nouvelle génération appelé à succéder au « Charles-de-Gaulle » à l’horizon 2038 sera construit à Saint-Nazaire (https://conseildansesperanceduroi.wordpress.com/2020/05/20/il-etait-temps-mais/).

A l’autre bout de l’Hexagone, c’est le site sidérurgique ArcelorMittal de Fos-sur-Mer qui suscite des inquiétudes. Le préfet de la région Provence-Alpes-Côte d’Azur a réuni, mercredi 20 mai, une table ronde, afin de « dresser un état des lieux précis de la situation économique de l’entreprise et dégager les perspectives d’actions à conduire dans les mois à venir ». Grâce à quelques commandes, le site a annoncé le maintien en activité de son second haut-fourneau « jusqu’en juillet et au-delà », alors qu’au plus fort de la crise, son arrêt avait été programmé pour juin. A l’image des difficultés du sidérurgiste, l’ensemble de la zone industrialo-portuaire de Fos-sur-Mer-Etang de Berre, qui rassemble 40 000 emplois industriels, connaît une activité réduite à 65 % de la normale.

Le sort des cotraitants des sites industriels – dont 1 500 salariés pour le seul ArcelorMittal – est préoccupant. Les travaux liés à la sécurité et au maintien en service de l’outil de production sont assurés mais, dans tous les secteurs, les investissements ont été reportés. Les 62 salariés de la Société de services en sidérurgie (Sosersid), qui assure le déchargement du minerai et le chargement des produits finis pour le compte d’Arcelor, ont été mis en chômage partiel depuis le 26 mars jusqu’au 30 juin, et « à ce jour nous n’avons aucune perspective après cette date », indique un courrier de la CGT des dockers.

Jean-Michel Diaz, président du Groupement maritime et industriel de Fos et sa région, espère pour sa part « qu’un redémarrage rapide de l’activité évitera aux entreprises d’avoir besoin de réguler leurs effectifs »… Quant aux 511 salariés de l’usine Alteo de Gardanne, qui fabrique des alumines à partir de la bauxite et qui a été placée en redressement judiciaire le 12 décembre 2019, connaîtront la suite le 12 juin, date fixée par le tribunal de commerce de Marseille pour la fin de la période d’observation.

Enfin, la branche de la pétrochimie connaît des évolutions contrastées. A Donges, la raffinerie Total, qui emploie 700 salariés et jusqu’à 2 000 personnes en période de pleine activité, a tourné au ralenti, tout comme les raffineries des Bouches-du-Rhône, en raison de la chute vertigineuse de la demande. Mais chez Naphtachimie, qui travaille d’ordinaire pour l’automobile à Martigues-Lavéra, le bénéfice a été multiplié par deux sur les trois mois de crise en raison de la forte demande en éthylène et propylène, nécessaires à la fabrication des plastiques des visières de protection médicales, des respirateurs… et à la création d’une unité de fabrication de gel hydroalcoolique. Mais une solution qui ne lève pas l’hypothèque à long terme sur le site, lorsque ces produits seront moins demandés.

A Lyon, l’optimisme affiché du patron de Seb, 6 000 salariés en France (pour 35 000 dans le monde) doit-il accréditer l’idée d’une reprise rapide dans l’industrie ? Thierry de La Tour d’Artaise a pu observer ce qui s’est passé en Chine avec quelques semaines d’avance sur le reste du monde. « Tout était fermé, en chute libre, et la reprise est revenue assez vite, la consommation s’est rattrapée, avec une forte utilisation du online, ce qui restera dans notre modèle », déclare-t-il. De sorte qu’il refuse aujourd’hui de baisser les bras, malgré la perspective de perdre, en 2020, entre 700 et 800 millions d’euros, plus de 10 % de son chiffre d’affaires annuel, de l’ordre de 7,5 milliards. Le problème, c’est que SEB nous a déjà donné bien des sueurs froides dans un passé pas si lointain. Alors…

« Il ne faut prendre aucune décision qui pourrait obérer l’avenir, tous les budgets de recherche & développement et de marketing stratégique sont maintenus, l’emploi est préservé, nous devons tracer l’avenir », poursuit-il. Parmi les projets du géant de l’électroménager, l’assemblage d’un vélo électrique haut de gamme développé par Angell, cofondé par l’entrepreneur Marc Simoncini. « Nos usines reprennent pour reconstituer nos stocks et nous voulons continuer à maintenir l’industrialisation en France », assure M. de La Tour d’Artaise. Le groupe Seb compte actuellement 12 sites de production en France, sur 42 à travers le monde.

Pour Thierry Millon, du cabinet Altares Dun & Bradstreet, pour résister à l’avenir, il faudra à la fois faire le gros dos et poursuivre les investissements. Ce que l’Etat tente de faire avec son plan de sauvetage et en préparant un plan de relance français et européen. Cependant, tranche-t-il, « on ne pourra pas sauver tout le monde. Il faudra se concentrer sur les entreprises qui sont en capacité de rebondir, car l’argent que l’on mettra dans les sociétés qui vont mal, c’est de l’argent que l’on ne mettra pas ailleurs ». 

Attendez-vous donc et fatalement à ce que beaucoup restent au bord de la route de la reprise. Avec deux effets tout aussi catastrophiques l’un que l’autre : davantage de chômage (et donc de misère) et des pertes de savoir faire qui ne manqueront pas d’obérer gravement l’avenir de notre pays.

Le 24 mai 2020.

Pour le CER, Jean-Yves Pons, CJA.

2 Réponses to “Nous n’en avons pas encore conscience mais…”

  1. Hervé J. VOLTO mai 24, 2020 à 11:28 #

    un raz-de-marée de faillites d’entreprises et de pertes d’emploi s’annonce. Après la crise du Coronavirus, la crise économique. Après la crise économique, la crise sociale.

    Et à la faveur de la crise sociale, un possible soulèvement populaire…

  2. Hervé J. VOLTO mai 25, 2020 à 10:21 #

    Si je n’aurai qu’un seul commentaire à cettte exellante analyse, c’est que la crise du Coronavirus portera une crise économique qui aportera quand a elle une crise sociale, et échéance électrorale oblige Emmanuel Macron multiplie les prises de contact avec des personnalités éloignées de son cercle politique. Pour une simple raison : il a peur d’un électorat « populiste ».

    Après l’Italie, l’Ukraine, les Etats-Unis, qui subissent tous un début de crise économique, une candidature “populiste” en France fait peur à la macronie.

    Une candidature populiste « fout la trouille » à la Macronie, selon les propos « d’un puissant conseiller de l’exécutif » rapporté dans une chronique du journal LE MONDE publiée dimanche 24 Mai 2020 https://www.lemonde.fr/politique/article/2020/05/24/emmanuel-macron-face-a-la-peur-des-outsiders_6040568_823448.html . Une inquiétude perceptible, aussi, dans les échanges et rencontres du chef d’État avec plusieurs personnalités de la scène « anti-système », ces derniers mois.

    Déjà en février, l’éventualité d’une candidature proche des gilets jaunes, comme celle de l’animateur de C8 Cyril Hanouna avait fait souffler un vent de panique dans l’entourage d’Emmanuel Macron.

    -Le risque pour nous serait l’émergence d’un phénomène à la Coluche. Alors là, on serait très mal, avait reconnu un macroniste historique sur BFMTV.

    Le week end du 23/24 mais 20202 également, les commentaires se sont multipliés autour d’un coup de téléphone passé par le président à l’humoriste Jean-Marie Bigard.

    -Je représente la France en colère. (…) Les heures de colère du peuple sont à venir” , avance-t-il au micro de Sud Radio.

    Ce dernier avait réclamé la réouverture des bars dans une vidéo visionnée… 3,7 millions de fois !

    Emmanuel Macron n’hésite pas non plus à faire la cour à des personnalités populaires de la droite souverainiste comme Philippe De Villiers ou Eric Zemmour. On le sait également en contac avec le Comte de Paris.

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