Tag Archives: 1768 (15 mai)

Le billet d’humeur du sieur Du Plessis : KALLISTE OU LE CADEAU EMPOISONNE DE LOUIS XV

29 Oct
C’est par le traité de Versailles du 15 mai 1768 que la République de Gênes cédait l’île de Corse au roi de France. A cette époque déjà la rébellion corse s’exprimait contre ses suzerains génois puisque la République avait été proclamée par Pascal Paoli le 14 juillet 1755 (une telle date aurait dû inquiéter la Pythie !), avec le soutien et l’admiration des penseurs des Lumières tels Rousseau, Voltaire et quelques autres. Résolu à mater ce soulèvement et à faire rentrer Paoli dans le rang, Louis XV envoya quelques troupes, sous le commandement du marquis de Chauvelin, Lieutenant général de ses armées. Mais tout commença mal puisque le 9 octobre 1768 les troupes de Pascal Paoli mirent en déroute l’armée française à Borgo. La revanche vint cependant le 8 mai 1769 lorsque l’armée française remporta la bataille de Ponte  Novu ce qui permit à la fois de chasser Pascal Paoli (qui se réfugia en Grande-Bretagne) et de mettre fin à la rébellion de l’île. Comme on pouvait s’y attendre, les BHL de l’époque s’en indignèrent ! Mais, au fond, avaient-ils tort de souhaiter une Corse sans maître ? Car, la suite l’a démontré, Kallisté (du nom de l’Ile de beauté en grec) fut un cadeau empoisonné que Louis XV fit à la France….ce que Voltaire avait compris en affirmant que « La beauté est un piège tendu à la raison« .

La violence endémique.

La violence s’exerce en Corse dans bien des domaines : à l’intérieur de la famille, au travail, comme dans la vie politique. Or, depuis quelques années, le mal se développe dans le monde obscur et sanglant du milieu corse, celui des « voyous » qui agissent en bandes organisées, selon le terme consacré. Les meurtres succèdent aux meurtres et tous ces crimes, en nombre croissant,  ne manquent pas de troubler l’ensemble d’une société de proximité où il est inévitable de se côtoyer et de nouer des liens personnels qui ne sont pas toujours dictés par la morale courante, mais par les hasards des parentés et des relations familiales.

Pour caractériser la forme de criminalité propre à cette île, on emploie souvent, à tort, le terme de mafia.  Nous ne l’utiliserons  pas ici, car l’expression s’applique essentiellement aux  puissantes organisations criminelles italiennes, Cosa nostra en  Sicile, la Camorra à Naples  ou la N’dranghetta  en Calabre. Ces entreprises internationales du crime sont organisées de manière hiérarchique et très centralisée. Elles ont une longue histoire, au cours de laquelle l’Etat italien, lui-même, s’est souvent trouvé mis en difficulté.

En Corse, il existe assurément des bandes appartenant au milieu.  Selon les  circonstances,  leurs membres se combattent avec  violence. D’où un nombre important de règlements de compte, attisés depuis quelques années par  de nouvelles perspectives locales  fructueuses. Il est temps de s’engager dans la lutte contre ce fléau du banditisme qui, si l’on restait inactif, se développerait encore davantage et pourrait exercer une attraction délétère sur la jeunesse, particulièrement sur les plus pauvres, sur les chômeurs et sur les moins éduqués.

L’écrivain corse Nicolas Giudici nous avait prévenu, avant qu’il ne soit assassiné en 2001: « La violence envahit le paysage, façonne les mentalités, organise la société, alimente les conversations, noircit les colonnes de journaux, parsème le décor de ruines, pollue les rues… »

Les causes du mal.

Les mythes concernant la violence endémique des corses subsistent. Ses causes sont profondes, nombreuses et  enchevêtrées de la nouvelle criminalité. La criminalité corse constitue il est vrai une singularité qui fait souvent les gros titres des quotidiens et des grands hebdomadaires nationaux en ce sens qu’elle repose sur des notions spécifiques à l’île: la vendetta (la vengeance d’un meurtre ou d’une simple offense qui implique tous les parents et engendre l’affrontement de deux familles ou de deux groupes sociaux sur une longue période. Des personnes se sentant offensées décident de faire justice elles-même), c’est-à-dire que la punition se fait en dehors de l’Etat, et l’omerta (  « loi du silence ». La loi du silence est la règle tacite imposée par les mafieux dans le cadre de leurs affaires criminelles , cela implique la non-dénonciation de crimes, le faux-témoignage etc. ). S’y ajoute le fait qu’en Corse, « les morts, on y pense quelques jours, quelques semaines et puis on oublie…Ce n’est pas de la lâcheté, c’est une protection, un mode de vie et de survie » comme a pu l’écrire un journaliste local.

Mais les valeurs anciennes s’effacent progressivement au profit de nouvelles dont certaines paraissent inquiétantes. Ainsi, l’argent s’affiche-t-il  avec ostentation et paraît régner sur une société, où l’individualisme égotiste remplace le souci du bien collectif. Les jeunes gens, perdant les repères moraux traditionnels, admirent le clandestin et parfois même le voyou. Des modèles douteux ne cessent d’ailleurs de leur  être  proposés dans les médias, dans les films ou  dans une certaine littérature. Par exemple, dans la série télévisée Mafiosa, où une jeune femme corse s’impose comme chef d’un gang  de tueurs cruels. Ou encore lorsque l’hommage aux morts et l’accompagnement de la douleur des familles conduit à négliger le minimum de vérité qu’on doit à la définition de ce qu’est l’exemplarité dans toute société .

La Corse  a toujours été pauvre en richesses et  riche en pauvres. Dans les classements régionaux français, elle tient la place de la pauvresse. Qu’on observe le niveau moyen du PIB par personne ou celui des salaires,  le nombre des chômeurs ou l’écart des revenus entre les riches et les pauvres, toujours la Corse figure au bas du tableau. Maillot jaune de la précarité ou lanterne rouge du développement, les places restent sempiternellement désastreuses. Certes des tentatives  ont été proposées pour sortir du marasme, mais aucune n’y est parvenue. Et le tourisme balnéaire, qui brasse beaucoup d’argent, n’est pas la panacée. Pire, ce type d’activité entraîne de fâcheuses dérives, ne serait-ce qu’en raison de la prolifération des établissements de nuit qui fleurissent à l’ombre de maintes activités louches. Ce sont là les foyers latents d’une criminalité (jeux, prostitution, etc.) qu’aggrave  le trafic de stupéfiants en pleine expansion.

La mauvaise intelligence entre les Corses et la métropole ajoute aux difficultés, comme cela avait existé  dans des temps plus reculés entre les Corses et les Pisans ou les Génois. Elle a entrainé, pendant les cinquante dernières années,  des violences justifiées par les revendications du nationalisme corse d’un côté, par la défense de l’intégrité du territoire de la République française de l’autre. Or, la lutte policière s’est concentrée, pendant cette période,  contre les nationalistes  et a délaissé le travail endurant visant à réduire la criminalité de droit commun.  Des voyous furent (sont ?) utilisés parfois pour accomplir de basses œuvres dans un camp et dans l’autre. On a vu aussi les méthodes des délinquants utilisées par certains militants, lorsque l’impôt révolutionnaire se transformait en racket au profit d’intérêts personnels comme on a connu l‘existence de relations ambiguës entre des hommes politiques et des individus appartenant au  milieu. Les activités délinquantes, enfin, ont pris davantage d’ampleur, tandis que diminuait, au cours des dernières années, la violence politique.

Des raisons anciennes peuvent expliquer ce manque de compréhension et ces affrontements  entre les Corses et l’Etat français.

D’une part, la loi française fut imposée sans tenir compte du droit coutumier local. D’où  ces comportements locaux hostiles à un droit « étranger » qu’on juge d’autant plus illégitime qu’il ignore des singularités et s’exprime dans une autre langue que la langue corse . Mais, après tout, est-ce anormal dans un Etat aussi jacobin que la France ? Le Roi, père de ses peuples, n’aurait certainement pas conduit une telle politique.

D’autre part, l’idée de la démocratie que se fait la population corse diffère de celle communément admise en France. L’antique organisation de la famille élargie reposait sur une hiérarchie qui ne favorisait pas l’expression des opinions de chacun des membres, mais en revanche débouchait sur le clanisme et le clientélisme. Les « capi » s’appropriaient le pouvoir et chacun, par prudence, retenait sa parole. Rien de tel en métropole.

Mais, au-delà de tout cela, il faut comprendre que la société corse est une société du « mensonge sur soi » pour laquelle l’île n’a fonction que de décor, une sorte de Cineccita sans figures humaines. Les Corses ne s’aiment pas. Comment pourraient-ils aimer la France ?

Le 29 octobre 2012.

Du Plessis.