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Pourquoi la gauche prétend-elle augmenter encore les impôts ?

8 Avr

Voici une tribune libre édifiante et à méditer de Louis Morin*, paru dans Le Monde du 28 mars 2013.

Converti à la baisse des impôts à la fin des années 1990, le  Parti socialiste défend désormais la baisse des dépenses. Les catégories populaires et moyennes vont payer l’addition des cadeaux fiscaux qui, depuis 2000, ont bénéficié aux plus aisés. Le refus du président de la République d’honorer sa promesse d’une réforme fiscale et d’augmenter les impôts a des conséquences désastreuses, alors que notre pays s’enfonce dans la crise.

Il ne faut pas se méprendre. La nécessité de réduire les déficits n’est plus discutable, compte tenu de l’état des comptes publics. L’endettement finance de moins en moins des investissements pour les générations à venir, et de plus en plus les dépenses du quotidien. Les charges d’intérêt représentent les deux tiers du budget de l’éducation nationale. Elles enrichissent les plus riches, ceux qui ont les moyens d’épargner et de prêter à la collectivité. Economiser l’argent public est un impératif, quelle que soit la situation économique.

Chaque fonctionnaire doit avoir conscience que sa paie est aussi financée par les plus pauvres, quand ils font leurs courses par exemple. On peut réaliser des économies en supprimant des services inutiles. Enfin, soyons réalistes : la majorité précédente a gouverné dix ans et a déjà fait une grande partie des économies possibles. Le fameux train de vie de l’Etat et des collectivités a déjà été ponctionné. La dépense publique, ce sont des services publics bien concrets et pas seulement les salaires des ministres : ceux qui veulent couper à tout-va doivent dire ce qu’ils veulent supprimer, au lieu de rester dans le vague. Souhaitent-ils moins de sécurité, d’enseignement, de soins, de retraites, de justice ? Alors que le nombre de demandeurs d’emploi atteint des records, va-t-on s’attaquer aux plus faibles ?

L’essentiel n’est même pas là. Admettons que l’on puisse économiser 10 ou 20 milliards de dépenses par an. Qui peut défendre qu’il n’en est pas autant à réaliser de façon urgente ? De l’accueil de la petite enfance aux maisons de retraite, en passant par les hôpitaux ou les prisons, la sécurité, la justice ou l’enseignement : chacun s’accorde, bien au-delà des clivages politiques, sur l’ampleur des besoins collectifs… Tout en dépensant moins, on dépensera alors autant.

La France est parmi les pays où les dépenses publiques sont, nous dit-on, au plus haut. Mais la comparaison est un non-sens. Cette situation est due aux dépenses de protection sociale en matière de santé et de retraites, moins souvent qu’ailleurs confiées aux assureurs ou aux banquiers et donc comptabilisées comme publiques… Quelle différence pour le citoyen ? La France se situe dans la moyenne si l’on considère les dépenses de l’Etat et des collectivités locales…

La seule alternative aux coupes dans les dépenses est la hausse des impôts. Economiquement, c’est indispensable, et il est socialement juste que les contribuables – sauf les plus modestes – participent au redressement du pays en fonction de leurs « capacités contributives », comme le veut notre Constitution.

« Oui, mais alors, nous dit-on, vous allez freiner l’activité. » Une hausse d’impôt a-t-elle un impact plus grand qu’une baisse de dépense ? Les coupes actuelles nous enfoncent autant dans la récession… Les baisses d’impôts ont nourri l’épargne, c’est aussi l’épargne qui financera les hausses de taxes. L’argent public n’est pas englouti dans un trou noir économique, mais injecté dans un circuit. Contrairement aux gains procurés par une baisse de l’impôt sur la fortune, une augmentation du RSA repart intégralement en activité pour les commerçants du quartier… Comment vivraient les médecins sans remboursements de soins ? Les entrepreneurs de travaux publics sans commande publique ? Une grande partie des secteurs fonctionnent grâce à l’argent de la collectivité.

Drogués aux sondages, l’Elysée et Matignon sont pétrifiés à l’idée d’un effort national. Croyant analyser l’opinion, l’exécutif bâtit son action sur des réponses sans valeur à des questions qui n’engagent à rien… A gauche comme à droite, on répondra oui aussi à : « Voulez-vous que les personnes âgées démunies ne finissent plus leur vie dans des mouroirs ? » La gestion de l’action publique sous l’emprise des sondages aboutit à une absence de vision à long terme, de cohésion et au tohu-bohu des annonces, toutes « validées »… La fin du politique au profit d’une forme de démagogie molle, conçue sur l’idée de l’opinion que se font trois ou quatre instituts, interprétée par une poignée d’intellectuels. La dégringolade de la popularité du gouvernement résulte de ce pilotage à vue et d’un décalage dévastateur entre les discours et les actes.

« Le changement, c’est maintenant »… L’expression prête aujourd’hui à sourire. C’est dramatique pour la politique et en particulier vis-à-vis des jeunes. Pourtant, le changement est-il passé aux oubliettes des sondages ? Le discours officiel du Parti socialiste sur la nécessité de ne pas augmenter les impôts reflète-il ce que pensent les militants et les élus ?

En politique, il est toujours temps de changer. De défendre des valeurs. Il faut en finir avec la démagogie qui consiste à montrer du doigt les plus faibles (les étrangers, les pauvres « assistés », etc.) pour défendre un effort collectif de redressement national. Cette forme de courage politique pourrait d’ailleurs être payante électoralement, aussi paradoxal que cela semble aux sondeurs.

Louis Morin, Directeur de l’Observatoire des inégalités.

* L’Observatoire des inégalités,

fondé en 2003 par Louis Maurin, Serge Monnin

et Patrick Savidan, est une association indépendante d’information et d’analyse sur les inégalités situé à Tours. Il s’appuie sur un réseau de citoyens.

N° 12 du 7 juin 2012. APPEL aux gouvernements de douze experts économiques français et allemands POUR UN DEMONTAGE CONCERTE DE l’EURO.

7 Juin

 

Comme nous le rappelions dans un précédent article ( « A la veille du premier tour des élections présidentielles » *), la situation financière de l’Espagne se dégrade de jours en jours et, après ce que nous savons de la Grèce, elle met plus gravement encore en péril l’ensemble de la zone euro. Telle un château de cartes, la zone euro est en effet en cours d’effondrement, avec toutes les conséquences économiques, sociales puis politiques qui ne manqueront pas de surgir. La raison de cette catastrophe annoncée est l’absurde entêtement des oligarchies au pouvoir dans les pays de l’Union européenne face aux problèmes qu’a engendrés la monnaie unique depuis son institution.

C’est pourquoi le Conseil dans l’Espérance du Roi, soutient (bien qu’il ne partage pas l’intégralité de ses considérations) l’Appel aux gouvernements de douze experts économiques français et allemands pour un « démontage concerté de l’euro », publié le 27 avril 2012, et dont nous donnons ci-dessous la teneur (peu ou pas relayée par nos médias officiels):

Treize ans après le lancement de l’euro, il est patent que non seulement cette expérience n’a tenu aucune de ses promesses, mais même que sa poursuite risque de déboucher sur le chaos.

Au lieu de la prospérité, un ralentissement de la croissance dans tous les pays de la zone, avec un important volant de chômage.

Au lieu de la rigueur, dix années d’augmentation irresponsable des dépenses publiques et des dettes souveraines,qu’une génération de sacrifices ne suffirait pas à apurer.

Au lieu d’une meilleure intégration économique, des déséquilibres entre les pays qui s’aggravent chaque jour. Les pays d’Europe du Sud, Grèce, mais aussi Portugal, Espagne, Italie et même France voient leur compétitivité se dégrader depuis dix ans de manière continue. Asséchant le pouvoir d’achat des uns, cette situation fait obstacle à la croissance des autres et donc au développement du marché unique.

Au lieu d’un rapprochement des peuples, une animosité croissante entre créanciers et débiteurs.

Au lieu d’un progrès de la démocratie, des décisions venues de haut imposées à des peuples qui les refusent.

Les plans successifs destinés à « sauver l’euro » sont vains car ils ne s’attaquent,d’ailleurs avec peu d’effets, qu’aux seules déficits publiques et non à ce qui est la racine du mal: la propension différente des pays à l’inflation. La seule solution serait la déflation des prix dans les pays déficitaires: or une telle opération n’a jamais réussi nulle part (ex: l’Allemagne de 1930, la France de 1934).

Poursuivant un objectif qu’elle n’atteindra de toute façon pas, l’Europe est entraînée dans une spirale de récession qui, s’agissant du premier marché mondial, inquiète la planète toute entière.

A cette récession s’ajoute le risque d’inflation, d’autant qu’en violation de ses statuts, la Banque centrale européenne ne voit d’autre issue, pour prolonger l’euro, qu’un recours massif à la création monétaire au bénéfice des banques, trop heureuses de l’aubaine.

Il est tout aussi illusoire d’espérer organiser une « Europe des transferts », qui exigerait le transfert durable de centaines de milliards d’euros vers les pays en difficulté, revenant à une collectivisation des déficits publics. Solution refusée par les peuples que l’on voudrait mettre à contribution tout en n’offrant aucun espoir de redressement aux plus mal en point. Cet acharnement thérapeutique, qui ne vise que le court terme, ne pourra éviter l’accélération des secousses qui touchent non seulement la sphère financière mais aussi l’économie réelle.

S’il n’y est pas rapidement mis fin, l’expérience de la monnaie unique se terminera de la manière la plus dramatique: détérioration de la situation économique, explosion du chômage, désordres sociaux, montée des extrémismes, résurgence d’anciens conflits, destruction de l’Etat de droit: les pays de l’Europe deviendraient ingouvernables.

L’Union européenne ne saurait demeurer la marionnette des oligarchies financières qui visent la destruction de la base même de nos existences. N’est-il pas honteux de les voir soumettre les pouvoirs politique et économique au gré de leurs intérêts?

Il est clair que seules des dévaluations et réévaluations réelles, adaptées à la situation de chaque pays, pourront mettre fin aux déséquilibres entre eux et, par-là, rétablir la croissance. L’histoire nous offre de nombreux exemples de ruptures d’unions monétaires: il en ressort que non seulement il est possible de les gérer de manière ordonnée sur les plans politique et économique, mais aussi qu’elles se sont révélées bénéfiques, et cela au bout de quelques mois seulement.

C’est pourquoi les économistes allemands et français signataires, réunis à Lyon en octobre 2011 et à Düsseldorf en avril 2012, appellent leurs gouvernements respectifs à convenir et à proposer aux autres Etats membres de l’Union européenne, de  mettre fin à l’expérience de la monnaie unique et, à cet effet, de prendre sans délai les mesures suivantes:

– remplacer l’euro par de nouvelles monnaies nationales disposant de l’ensemble de leurs prérogatives dans chacun des Etats, sachant que certains pays pourront passer des accords bilatéraux ou multilatéraux pour mettre en commun leur monnaie;

– créer un nouveau système monétaire européen, comportant une unité de compte européenne, égale à la moyenne pondérée des unités monétaires nationales;

– afficher d’emblée les parités souhaitables des monnaies nationales vis-à-vis de cette unité de  compte européenne, calculée de façon à limiter la spéculation, restaurer la compétitivité de tous les Etats, assurer des échanges équilibrés entre eux et résorber le chômage;

– veiller, en s’appuyant sur un institut monétaire européen, à ce que les taux de  change réels des monnaies nationales soient ensuite stabilisées, à l’intérieur d’une marge de fluctuation à déterminer;

– convertir, dans chaque pays, l’ensemble des prix et salaires intérieurs ainsi que les avoirs bancaires sur la base de un euro pour chaque unité de monnaie nationale;

– convertir, selon la même règle, les dettes publiques de tous les pays de l’euro en leur nouvelle monnaie nationale;

– convertir les créances et dettes privées internationales dans l’unité de compte européenne.

Le règlement des dettes publiques et privées pourra faire l’objet de négociations bilatérales, entre créanciers et débiteurs, à partir des règles de base énoncées dans les deux précédents alinéas.

Dans ce contexte, une même priorité doit être donnée aux politiques nationales, celle de développer et d’adapter toutes les forces productives, afin d’accroître la productivité de l’ensemble de l’Europe.

La coopération des institutions responsables doit permettre de réussir une transition en bon ordre.

Cette transition doit être la plus courte possible: elle ne pose pas de problèmes techniques majeurs. Les nouvelles règles doivent être affichées clairement. Il sera demandé aux Etats de veiller, en s’appuyant sur leurs Banques centrales nationales, désormais autonomes, à ce que la transition décidée n’entraine aucune déstabilisation du système financier européen et lui donne même les moyens de contribuer activement au retour de la croissance.

En lançant cet appel, les économistes allemands et français signataires souhaitent ardemment contribuer, par leur expertise et leur engagement, à la relance de la construction européenne sur des bases rénovées et réalistes, en même temps qu’au redressement économique de l’Europe.

Le 27 avril 2012.

* https://conseildansesperanceduroi.wordpress.com/2012/05/04/20-avril-2012-a-la-veille-du-premier-tour-de-lelection-presidentielle-2012/