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Mélusine et les Lusignans; une histoire qui commençait bien, pourtant.

2 Mar

armoiries_MARCHE

Les grandes armes de la Marche ( Dessin Robert Louis)  se blasonnnent :
D’azur semé de fleurs-de-lys d’or,à la bande de gueules brochante, chargée de trois lionceaux passants d’argent.
Support : Mélusine tenant deux bannières armoriées de Lusignan.

« Société Vexillologique de l’Ouest :                                                     http://svowebmaster.free.fr/blason_marche.htm

Le 1er mars 1224, Geoffroy de Lusignan, comte de Jaffa et d’Ascalon, seigneur de Vouvant et Mervent, de Montcontour et de Soubise, troisième fils de Hugues VIII le Vieux, seigneur de Lusignan, comte de la Marche, et de Bourgogne de Rançon, et frère de Guy de Lusignan, roi de Jérusalem et roi de Chypre s’éteint à l’âge de soixante-quatorze ans, un très bel âge. A offrir tant de garçons à leurs femmes, ces Lusignan assurent la continuité de leur illustre lignée poitevine de Croisés qui n’a pas fini de marquer l’histoire.

Parmi les fils de Geoffroy, le redoutable Geoffroy II semble avoir eu une vie plus qu’épique. Par convoitise pour l’opulente abbaye de Maillezais, il pille et incendie ce haut-lieu du Poitou créé par Emma d’Aquitaine. Après en avoir exterminé les moines parmi lesquels son frère, il est excommunié, et rejoint Rome implorer son pardon auprès du Pape en promettant de rebâtir l’abbaye.

Durant les guerres du Poitou, à l’instar de nombreux barons, il se range selon ses intérêts, soit du côté français soit du côté anglais. Fait prisonnier par les Plantagenêt, il obtient sa liberté en leur cédant ses châteaux de Vouvant et de Mervent. Plus tard il reconnait la suzeraineté de Louis IX et de son frère, Alphonse de Poitou, en laissant à disposition ses terres pour les nécessités de la guerre. C’est en tout cas ce que l’on peut lire dans les livres d’histoire.

Car Jean d’Arras dans Mélusine ou la noble histoire des Lusignan en 1393 ou Couldrette dans Le Roman de Mélusine vers 1400, et bien d’autres après eux, racontent tout autre chose et donnent à Geoffroy II de Lusignan, dit Geoffroy la Grand’dent, une filiation bien plus mordante…

Il était une fée du nom de Persine qui vivait au royaume d’Albanie (Ecosse). Le roi Elinas chassait quand il l’aperçut à l’orée d’un bois s’abreuvant à une fontaine. Il succomba à sa grande beauté et la supplia de l’épouser. La belle dame accepta à la condition qu’il s’engage à ne pas la voir certains jours du mois. Trois filles au moins aussi ravissantes que leur mère naquirent de leurs amours. Mais un jour, poussé par les idées insidieuses du dauphin né d’un premier lit, Elinas trahit sa promesse. Persine s’obligea à l’exil et emmena ses trois filles, Mélusine, Mélior et Palestine, sur l’île fantastique d’Avalon où fut forgée l’épée d’Excalibur. Le temps passant chacune observait de loin avec mélancolie ou rancœur le royaume de leur mari et père. Un beau jour, pour venger leur mère, les trois sœurs décidèrent d’enfermer le Roi, mais ce geste extrême courrouça la bonne Persine qui pour les punir jeta une malédiction sur ses filles. Mélusine aurait le bas de son corps transformé en serpent chaque samedi, Mélior devrait vivre dans une tour avec un épervier, et Palestine serait enfermée jusqu’à ce qu’un preux chevalier capable de déjouer un dragon jaloux vienne la délivrer…

Mélusine dans son funeste sort avait au moins la liberté, aussi s’en alla-t-elle. Bravant la mer, arpentant vallées et montagnes, traversant bocages et collines, elle arriva dans la forêt de Colombier, en Poitou, où une source fraîche et limpide lui permit de se revivifier. Alors qu’elle s’adonnait avec volupté aux plaisirs de la baignade, un cheval s’arrêta à la fontaine de la Soif, laissant son cavalier sans voix. Raymondin de Lusignan était son nom. Il venait de tuer par mégarde son oncle, le comte de Poitiers, au cours d’une chasse au sanglier, et se laissait porter par le galop de sa monture rongé par le désespoir et les remords. La créature superbe et mystérieuse offrit sa main, gage d’un glorieux avenir pour le triste chevalier, sous réserve qu’il accepte de ne jamais la regarder le samedi. Coup de foudre ensorcelant entre un chevalier errant et une belle dame près d’une fontaine sur fond d’une promesse. Comme un air de déjà vu…

Raymondin promit et épousa Mélusine. Poussé par sa femme, il parvient à convaincre le seigneur du Poitou de lui céder un lopin de terre qu’une peau de cerf délimiterait. Ce dernier n’avait sans doute pas lu Virgile et ignorait que Mélusine ferait sien le stratagème que Didon avait utilisé avec Enée pour la fondation de Carthage*. Dans le secret de la nuit, châteaux, villes, forteresses, églises poussent comme par enchantement sous les mains habiles de la fée. Selon la légende, Lusignan, Parthenay, Vouvant, Mervent, Saint-Maixent, Ménigoute, Niort, La Rochelle et tant d’autres villes ou villages poitevins portent l’empreinte de la « Mère Lusigne ». La prédiction se réalise et la famille de Lusignan devient prospère et puissante avec une descendance garantie. Dix garçons naquirent de leurs amours ; Urian, Eudes, Guyon, Antoine, Renaud, Geoffroy, Fromont, Horrible, Thierry et Raymonnet. Tous furent vigoureux, seuls les deux derniers n’avaient pas de tare physique, trois furent rois, trois partirent aux Croisades. Parmi eux Geoffroy Grand’dent qui avait la bouche fendue par une dent de sanglier, et qui est selon Rabelais un ancêtre de son Pantagruel, ou plus précisément le « grand-père du beau cousin de la sœur ainée de la tante du gendre de l’oncle de la bru de sa belle-mère », Pantagruel, Chap II, livre V.

C’est un véritable conte de fée pour les Lusignan jusqu’à ce samedi. Ce samedi où le comte de Forez venu déjeuner à Lusignan s’étonne de ne point voir sa belle-sœur. Langue de serpent inspirée par la jalousie d’une réussite fraternelle trop fulgurante, le comte introduit un doute terrible dans l’esprit de Raymondin. Pour mettre un terme aux rumeurs perfides et lever le doute sur le secret sibyllin, le mari de la belle Mélusine rompt son serment et espionne sa femme par le trou de la serrure alors qu’elle prend son bain. Elle avait un « corps féminin jusques aux boursavits, et le reste en bas étoit andouille serpentine, ou bien serpent andouillique », rapporte François Rabelais dans Le Quart Livre, 1552.

Brisée par la douleur, Mélusine doit quitter le monde des mortels et se jette du château de Lusignan déchirant le silence d’un cri perçant. Raymondin dévoré par le chagrin termine sa vie comme ermite au monastère de Montserrat. La belle fée, dit-on, revient la nuit caresser ses enfants et apparaît avant la mort des êtres qu’elle a tant aimés. Mythe littéraire fondateur d’une grande famille, fée cosmique et chevalier aventureux, fontaine de vie et interdit, Eros et Thanatos, promesse trahie et repentance, l’esprit de Mélusine, la fée bâtisseuse et nourricière, aimante et fidèle, continue de planer sur ses terres tandis que Rabelais ou Goethe, Apollinaire ou Nerval se font l’écho d’une histoire aussi merveilleuse que tragique…

Albane de Maigret

http://www.bottin-mondain.fr/chronique-hebdo/n/Lettre-du-1er-mars-%253A-La-f%25C3%25A9e-M%25C3%25A9lusine-ou-la-l%25C3%25A9gende-des-Lusignan_102/