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26 janvier 2014. « Jour de colère ». Témoignage d’un journaliste de Breizh-info.com sur les geôles du pays des Droits de l’Homme (Sic)

30 Jan

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Exclusif : Paris. Notre journaliste arrêté témoigne (Jour de Colère)

Publié par : redacbzhinfo 29 janvier 2014 dans A La Une, Société 10 commentaires

29-01-2014 – 09h40 Paris (Breizh-info.com) – Je suis journaliste indépendant. Jeune, breton, épris de liberté. Actuellement, je suis particulièrement les diverses contestations qui émergent en France ces derniers mois. Je travaille principalement pour deux médias – BreizhInfo et NetworkVisio. Dimanche, je faisais mon travail en couvrant la manifestation du Jour de Colère. Comme près de 260 autres personnes, j’ai été raflé sur la place Vauban, pendant que les vrais fauteurs de trouble s’échappaient. Cette nuit, plusieurs autres confrères de divers médias indépendants – et des photographes free-lance – ont connu les geôles de la République.

Une colère aux cent mille visages

Bigarrée, la manifestation du Jour de Colère comptait autant de gens qui avaient décidé de quitter la Sécurité sociale et se battaient contre l’État pour y arriver que de chefs d’entreprise écrasés de charges. Autant de catholiques qui se battent encore et encore contre la politique du gouvernement dirigée contre la vie et la famille que de personnes issues d’autres religions qui en ont assez, comme le note Leïla, de Grigny, « de ce gouvernement qui monte les communautés les unes contre les autres, pour éviter qu’elles ne s’entendent contre lui ».

Défilaient aussi des associations qui luttent contre les prises d’intérêt illégales des maires qui profitent des éoliennes pour s’enrichir en bradant à vil prix les paysages de leurs communes. Des dieudonnistes en rogne contre la mise à mort publique de l’humoriste controversé. Des routiers. Des agriculteurs. Des ouvriers. Des nationalistes. Des antieuropéens. Des républicains. Des Lorrains, des Toulousains, des Alsaciens, des Bretons, des Corses, des Tourangeaux, des Orléanais, portant fièrement les drapeaux de leurs contrées. Des juifs, des catholiques, des athées et des musulmans, bras dessus, bras dessous.

Loin du cliché, véhiculé par une certaine presse – leur presse, qui tire goulûment sur les subventions d’État pour ne pas couler tout à fait – d’une manifestation de fascistes et d’antisémites. Quelques slogans pas très fins, une soixantaine de nationalistes radicaux sur des dizaines de milliers de manifestants, deux ou trois pancartes franchement insultantes sur les centaines brandies le long du cortège permettent à cette presse à plat ventre devant le pouvoir qui la nourrit, très éloignée des préoccupations du Français moyen, de marquer d’opprobre toute la manifestation.

Ce dimanche pourtant, dans sa diversité, c’était la colère de France qui défilait. Loin de la lassitude, plus loin que le ras-le-bol, une colère active, aux milliers de visages, une colère brute qui refuse de se laisser canaliser par les médiums habituels – partis et syndicats – l’expression d’un peuple tant opprimé et décrié, et qui se lève tout d’un coup.

Les heurts de la place Vauban

Il est 18 h sur la place Vauban, derrière les Invalides. Un demi-cercle de pierre. Au nord, le muret et les fossés des invalides. Derrière, trois larges artères qui convergent : l’avenue de Villars au sud-est (Bd des Invalides), l’avenue de Breteuil plein sud, l’avenue de Ségur au sud-ouest. Le long du muret, l’avenue de Torville bute d’un côté dans l’École Militaire, de l’autre côté sur le prolongement au nord du boulevard des Invalides. À 17 h 30 déjà, en remontant du Montparnasse, j’avais vu les CRS former un cordon épais fermant tous ces axes. La souricière parfaite était en train de se préparer.

Devant la tribune, une petite centaine de jeunes sont survoltés. La foule se presse, inquiète, sur la place. Les organisateurs donnent le signal de la dispersion à 18 h 09. Presqu’aussitôt, des heurts éclatent entre ceux qui veulent sortir et les CRS – ou gendarmes mobiles – qui les en empêchent. Il n’y a pas de sommations lorsqu’à 18 h 15, la première grenade lacrymogène est tirée. Une grande partie de la foule réussit pourtant à s’écouler entre 17 h 45 et 18 h 20 par le nord-ouest de la place, du côté du métro – fermé.

À 18 h 20, il reste plusieurs centaines de personnes. Et déjà des heurts sur l’avenue de Breteuil, barrée par un imposant dispositif policier. Une étincelle a fait réagir ces jeunes survoltés qui se seraient refroidis si on les avait laissés partir : la présence d’une cinquantaine de policiers en civil, habillés en noir, la matraque entre les mains. Leur rôle reste trouble. Selon les uns, ils auraient incité les jeunes à en découdre. Selon d’autres, comme le 26 mai dernier aux Invalides, ils auraient montré l’exemple, lançant ainsi l’engrenage infernal de l’émeute. Un manifestant sur la place les a vus « tout à l’heure, à droite ils étaient devant les CRS, puis ceux-ci ont fait mouvement et ils sont passés à gauche ». Sur l’avenue de Breteuil. Une vingtaine d’autres se placent vers l’avenue de Ségur.

Quoi qu’il en soit, la place forme une souricière parfaite. Vers 18 h 25, le bar au coin de l’avenue de Breteuil voit ses lourds pots de fleurs scellés arrachés par une cinquantaine de manifestants déterminés à enfoncer un barrage policier situé juste à côté. Des grilles enlevées autour de la tribune servent de bouclier improvisé à plusieurs manifestants, qui chargent avec. Alors qu’une cornemuse rythme les charges et les retraites, le gaz déferle par vagues sur la place, noyant les lieux dans une fumée épaisse aux couleurs de l’éclairage public et des fumigènes rouges des manifestants.

Les charges des manifestants n’enfoncent pas le cordon, qui s’épaissit et se rapproche. À 18 h 40, c’est la dernière d’entre elles. Le nuage de gaz étouffe littéralement des jeunes gens qui s’étaient réfugiés entre les algecos et camions de l’organisation de la manifestation et les fossés des Invalides. À partir de là, les jeunes masqués, voire casqués et pour certains « lookés » – foulards et blousons de cuir –, disparaissent comme par enchantement. L’un d’eux me confiera deux jours plus tard, sous le couvert de l’anonymat : « on a vu la nasse se refermer. Là, le mot d’ordre c’était de s’écouler par petits groupes, pour aller mettre le bintz ailleurs ». Il y a eu notamment des heurts à l’Odéon, où des manifestants très déterminés ont barré le carrefour avant de se faire poursuivre dans les rues avoisinantes par les forces de l’ordre.

Raflés et parqués dans le froid

Ne restent sur la place que des manifestants pacifiques qui essayaient de sortir de ce bourbier. Mais aussi plusieurs journalistes. Je fais état à sept reprises de ma qualité de journaliste aux CRS, justificatif à la clé, en essayant de sortir à divers endroits de la nasse. Nulle réaction. Si ce n’est que les CRS disent : « vous attendez, on va relâcher tout le monde lorsque la situation sera calmée ». Or la nasse se referme, poussant les deux cent cinquante et quelques personnes vers le coin nord-est de la place, à l’angle entre l’avenue de Torville et l’avenue de Villars. C’est donc en connaissance de cause qu’ils m’embarquent parmi les premiers. Palpé et fouillé, je me retrouve dans un bus converti en « panier à salade ».

Le bus est plein à craquer. Mélange improbable de dieudonnistes issus des cités d’Ile de France, de jeunes catholiques très déterminés dont c’est déjà la troisième ou la quatrième arrestation, d’ouvriers, de pères de famille. Quelques filles sont avec nous. Il y a un étudiant en journalisme (IFJ). On attend. Il fait chaud au moins. Puis à très lente allure, le bus remonte vers le nord de Paris, jusqu’à la rue de l’Évangile. On chante, il y a une ambiance d’enfer là-dedans. La MarseillaiseShoananasOn n’entend plus chanter les CRSHollande la sens-tu, la quenelle, sur l’air du Chant des Partisans. Les classiques de l’Action française. La Blanche Hermine. Des chants scouts. La Catholique. On crie : Hollande, t’es foutuSocialistes, fils de putesConducteur, appuie sur le champignon – surtout quand il, enfin elle, entreprend de faire demi-tour sur place pour aller dans le XVIIIe, et manque de peu de rentrer dans un fourgon de police qui arrive en face. Un petit tour vers le commissariat du XVIIIe. On revient à l’Évangile. Brinquebalés sur les voies ferrées, on arrive aux locaux de la BRF qui sert souvent lorsqu’il y a des rafles de manifestants.

On débarque. Lentement. A mesure qu’on nous rend nos cartes, on se retrouve parqués dans un enclos entre des barrières gardées par deux lignes de CRS. Plusieurs heures dans le froid s’écoulent. D’autres cars – saladiers arrivent. Tout le monde se tasse. Un vieux monsieur fait un malaise. Deux jeunes filles, aussi, plus tard. Peu à peu, les CRS nous vident par petits paquets de quatre. L’on se tasse aux barrières.

Je finis par me rapprocher des barrières et passer. Mis contre le mur; palpation, poches vidées. J’entre. Les auditions se font dans un petit bureau où trois officiers de police travaillent à la chaîne. Le PV est déjà tapé, il reste à mettre le nom de la personne. Je demande à voir un médecin, me faire assister par un avocat (Me Pichon, du CARP) et ne signe pas pour ne pas reconnaître le motif unique qui nous est à tous attribué pour notre interpellation : « participation à un attroupement armé ». Sur le PV, il est indiqué que ma garde à vue a commencé à 19 h 15. Embarqué à 18 h 55, je n’ai eu mes droits  signifiés qu’à 22 h 50. C’est illégal. Et la mention du PV aussi. Rien que ces deux illégalités suffisent à annuler la procédure pour vice de forme.

Un long couloir. On ressort, juste derrière l’enclos de tout à l’heure. Des barbelés du côté des rails de la Grande Ceinture que l’on devine au loin. Des barrières qui nous séparent de nos camarades de tout à l’heure, pas encore gardés à vue. Un CRS vide son sac : « c’est inadmissible, ce qu’on nous fait faire. C’est une rafle. C’est juste pour vous emmerder à bloc. Ne vous laissez pas casser. Toutes les procédures sont viciées et vous serez relâchés ». Par manque de moyens et lassitude, les policiers et gendarmes mobiles – décimés par les suicides, huit depuis début décembre dans la gendarmerie, plusieurs au sein de la police – bâclent le travail.

Je vois mon amie photographe free-lance, qui sera emmenée dans le XVe et fera 24 h de GAV tout rond. Là bas, quatre manifestants seront parqués dans des « cages puantes, mais chaudes » et ils seront nourris. Un homme entre deux âges s’effondre, pris d’un malaise. Deux policiers l’emmènent vers l’intérieur. J’ai toujours mes effets. Je confirme aux médias pour qui je travaille qu’il va être difficile de compter sur mes articles avant le lendemain soir, au mieux. J’appelle brièvement ma famille. Je prête mon portable à un gars qui fait de même.

Près de la porte, un touriste slovène est complètement ahuri. Nous conversons en anglais et je comprend qu’il était venu admirer le dôme des Invalides côté place Vauban, avant de se retrouver pris dans la rafle. Je lui explique ce qu’il en est,  qu’il sera probablement relâché d’ici 24 h. Il ponctue mes explications de : « It’s incredible ! ». Je lui propose d’alerter son ambassade en profitant du fait qu’il n’a toujours pas été pris en charge par un commissariat et qu’il a toujours son portable. Entre la lecture des droits et la prise en charge, il doit y avoir une heure maximum. Ce délai légal est largement dépassé. Certains d’entre nous ne seront évacués dans divers commissariats que loin dans la nuit. Une fille finit même à Créteil – il n’y a plus de place dans les geôles de Paris et de la petite couronne.

GAVé à l’Évangile

Il est une heure du matin quand je dépose ma fouille, mes lunettes et intègre ma cellule. Nous sommes seize à rester à l’Évangile. « Les meilleures geôles de Paris », d’après un policier. C’est vrai qu’elles sont neuves. Et propres. Même si, dans ma cellule, il n’y a pas d’eau et l’interphone a été débranché. On bourre la porte de coups de pied quand on a quelque chose à demander. Bien que nous ayons été parqués sans manger, nous ne mangerons pas cette nuit. Pas même un biscuit. Depuis le matin, je n’ai rien mangé et suis aux limites du vertige. Macache. Mais puisque l’État veut être con et « nous emmerder à bloc », dans ce domaine là, j’ai de la ressource.

Deux heures et demie du matin. J’arrache quelques bribes de sommeil, pelotonné dans une position inconfortable sur la couche glaciale. Le verrou claque. Debout, départ pour l’Hôtel Dieu, avec un picard raflé place Vauban aussi. On se retrouve parqués dans des cellules aux UMJ. Là au moins c’est chaud et on peut dormir. Dans la cellule voisine, plusieurs manifestants issus d’une cité francilienne. Dans la nôtre, outre mon compagnon d’infortune, un accidenté qui n’avait pas son assurance et un homme taciturne qui dort. Le jeune picard a lui été atteint par la GAV. C’est sa première, et il plie. Je l’exhorte à tenir. Et à demander l’aide juridictionnelle : l’État nous a arrêté, il veut nous faire payer, c’est lui qui paiera. Père ouvrier, mère agent de maîtrise, ce n’est pas là l’archétype du bourgeois catholique. Et c’est l’emploi – ou plutôt son absence pour les jeunes – qui l’a incité à défiler.

Un médecin d’origine roumaine – trahi par un imperceptible accent – me voit. Je lui explique, pour la nourriture. Une infirmière fait l’aller-retour vers le quarteron de policiers groupés autour du téléphone. Deux jeunes policiers essaient de me brancher sur Notre-Dame des Landes – dossier que je connais bien pour couvrir régulièrement les événements. Je leur répond que la protection des sources est pour moi un impératif sacré, surtout quand elle concerne mon peuple. Je me mure dans le silence. J’obtiendrai un quignon de pain, longuement savouré sous la garde de deux policiers qui craignent que je ne m’envole. Après le rendez-vous, retour à la cellule en attendant le fourgon. Un jeune nordiste, raflé au même endroit que nous, entre. Lui aussi est déterminé et se fera assister par maître Pichon. On parle de résistance, d’aide juridictionnelle et de vices de forme. Il est GAVé dans le XVIIIe.

Retour à la cellule. Miracle ! bien que le poste soit prétendument en rupture de stock de repas chaud, à quatre heures trente on me réveille de nouveau en m’apportant une cuiller en plastique et une barquette de raviolis chauds et non périmés. Toujours défendre ses droits, être déterminé, il n’y a que ça qui marche. Ne jamais croire surtout au « good cop », le gentil flic qui vous apporte un verre d’eau ou une cigarette pour vous délier la langue. Car être affamé et parqué dans le froid, puis réveillé la nuit, fait partie de leur stratégie : affaibli, le prisonnier est plus coulant. Raté. Je graille, et je m’endors en grelottant. Le matin à 8 h, ils nous donneront en plus deux biscuits et du jus.

Réveil de nouveau à 8 h et demi. Ils ont égaré les coordonnées de mon avocat. Je leur fais apporter mon portable, pour les leur redonner. Il est allumé, et ils ont regardé mes contacts. Peine perdue : tous ceux qui auraient pu les intéresser, je les ai supprimés encore dans le panier à salade. Ils me font espérer une audition dans la matinée. Parfait. Si tout va bien, ce soir je suis sorti. Je me rendors.

Neuf heures. Le discours change, ils sont plus gentils que la veille. Raison? Le tribunal renonce à défendre des procédures farcies de vices de forme et à risquer de s’emplir de ridicule dans un procès public. Il prépare donc une ordonnance pour nous, à la condition que nous renoncions à l’assistance d’un avocat. Le deal est bon, ça nous fait sortir à deux heures de l’après-midi au plus tard, on prend. Nous ne sommes plus que quinze. Une fille qui avait des examens ce matin a été extirpée de sa cellule dans la nuit. Une demi-heure plus tard, je vais aux empreintes. À dix heures et demie, audition. Les deux OPJ sont détendus, leur expression empreinte de sympathie quand ils lisent sur leur PV que je suis journaliste. D’autres confrères de la presse indépendante – Agence Info Libre, Nations Presse (nationaliste), le Rouge et le Noir (catholique) et des photographes ont aussi été raflés cette nuit. Ils le savent, et toute leur expression prouve leur profond désarroi.

PV imprimé. J’indique ne pas reconnaître le motif et refuser le recours à un avocat. Je signe. Pendant qu’un policier réimprime le PV où il y a quelques coquilles, il pense tout haut : « c’est bien qu’il y ait des jeunes comme vous qui vous mobilisez et qui vous creusez le ciboulot pour comprendre comment le pays en est arrivé là ». Dans le mur. Au loin, un train de céréales brinqueballe sur la grande ceinture. Mon esprit s’évade, suivant les rails de l’ex Compagnie du Nord.

À midi, le verrou de la cellule claque encore. « Vous venez récupérer votre fouille, vous allez être libéré ». Remettre les lacets, ranger tout ce qui a été sorti en vrac du porte-feuille. Une, deux, trois, quatre signatures. Je sors avec un compagnon d’infortune qui retourne chez lui dans le Cambraisis. La porte du commissariat se referme derrière nous. L’air frais de Paris nous serre dans son amicale étreinte. Nous voici à nouveau libres. Mais jamais ils ne mettront jamais en cage notre droit à informer l’opinion

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