Minorque n’attire pas que des touristes.

13 Août

La superbe petite île de Minorque (archipel des Baléares) peut contenter les touristes les plus exigeants. Par sa taille bien sûr (comme son nom l’indique, c’est la plus petite) mais aussi par ses criques de sable blanc et ses eaux turquoise, par sa campagne et ses villages typiques, par sa cuisine originale et ses vins de qualité, par son histoire enfin dont les traces sont encore bien vivantes (n’oubliez pas que des milliers de Minorquins ont activement participé à la conquête, à la pacification et au développement économique de l’Algérie française).

Mais, récemment, les autorités de Minorque ont réalisé un coup de maître culturel en signant, avec la grande galerie d’art suisse Hauser & Wirth, l’attribution de l’illa del Rey, un îlot situé à l’entrée du port de Mahon (sa capitale) pour y installer un nouveau méga-lieu d’exposition. Un peu sur le modèle de la Dogana da Mar, de François Pinault, à Venise.

Hongkong, New York, Los Angeles, Zurich, Londres, le Somerset, Southampton, Gstaad, Saint-Moritz, Monaco depuis juin… et désormais Minorque ! Et de onze implantations pour Hauser & Wirth, donc – si on ne compte pas les doubles adresses à Zurich et à New York, la maison d’édition ou la gestion de Chillida Leku, musée au Pays basque espagnol. La galerie suisse, devenue en moins de trente ans l’une des plus puissantes au monde (elle représente près d’une centaine d’artistes internationaux), contribue à réinventer le rôle et le statut des galeries à l’heure d’un marché mondialisé.

La méga-galerie vient ainsi d’investir l’Illa del Rei, ou île du Roi, une de ces micro-îles qui parsèment l’estuaire de Port-Mahon, la ville principale de Minorque, aux Baléares. Une navette la dessert depuis les quais du centre-ville en une quinzaine de minutes. Un détonnant blob rose de Franz West accueille les visiteurs au débarcadère, d’où une allée pavée remonte vers un ancien hôpital naval britannique du début du XVIIIe siècle, dont l’enseigne a ressuscité les dépendances.

Iwan Wirth, président et cofondateur de la galerie avec sa femme, Manuela Hauser-Wirth, le reconnaît : « C’est une idée folle ! Avoir une galerie ici ne correspond ni à un besoin ni à une stratégie par rapport au marché espagnol, ni à un développement immobilier. » Le projet remonte à plus de cinq ans : le couple recherchait alors une maison de vacances quand il a été approché par la fondation de préservation de l’ancien hôpital. « Je préfère de loin être un partenaire local qu’un touriste, résume le marchand d’art de 51 ans. Nous n’avions pas réellement besoin de cet espace, mais le projet nous a trouvés, et nous n’avons pas pu résister à la tentation ! Nous avons un appétit pour les sites inhabituels, dont l’énergie nourrit les projets et qui offrent des horizons plus stimulants qu’un white cube pour les artistes. »

Ce partenariat public-privé avec l’association patrimoniale et la ville de Port-Mahon, propriétaire de l’île, s’accompagne d’un bail de quinze ans, renouvelable, pour Hauser & Wirth. « Une galerie est certes un espace commercial, mais il y a aussi une part d’utopie, car cela reste un lieu accessible à tous gratuitement, que les œuvres soient en vente ou pas. D’ailleurs, aucune n’est à vendre dans notre exposition inaugurale de Mark Bradford : elles ont toutes été vendues avant l’ouverture. Aujourd’hui, les ventes sont déconnectées des lieux eux-mêmes. Et ça donne de la liberté, détaille l’entrepreneur. Nous sommes une galerie mondialisée, à l’image de nos collectionneurs. Et, si le marché se développe sur le digital, nous avons plutôt créé ici une nouvelle destination. »

La ligne directrice est en revanche d’éviter d’être un lieu d’exposition hors-sol, d’où la volonté de proposer un « centre d’art » intégré et connecté localement, comme la galerie le fait déjà dans le Somerset, dans la campagne anglaise. C’est, selon Iwan Wirth, une évolution nécessaire du modèle de la galerie afin d’offrir un accès à la culture à un public toujours plus large et varié, avec des expositions qui ne sont pas périphériques : « Nous amenons un grand artiste sur une île minuscule, mais ça ne va pas sans gagner la confiance des gens et rester humbles. » En commençant par recruter l’équipe localement, ce qui est le cas jusqu’à la directrice du lieu, Mar Rescalvo, débauchée de l’Orchestre symphonique des Baléares pour être formée à l’art contemporain.

Côté bâtiments et jardins, la galerie a fait appel à son duo de complices habituel, Luis Laplace et Piet Oudolf, qui ont imaginé une restauration et un aménagement sensibles, sur cette île protégée, à partir des éléments existants et avec une sobriété loin de tout tape-à-l’œil. L’architecte argentin basé à Paris a ainsi subtilement retravaillé les 1 500 mètres carrés d’espaces intérieurs – où un patio central distribue deux enfilades de salles claires et épurées – rythmés par des ouvertures sur la nature, le ciel et la mer, qui invitent à la contemplation. Le paysagiste néerlandais a, lui, replanté le lieu comme un jardin anglais version méditerranéenne, avec de savantes orchestrations végétales qui paraîtraient presque sauvages. L’ensemble est ponctué de sculptures extérieures (Miro, Chillida, West, Louise Bourgeois), autour d’une accueillante « Cantina », bistrot de la mer à base de produits locaux et de saison. Comme savent le faire les locaux…

Dans cet écrin, l’artiste Mark Bradford déploie « Masses and Mouvements », sa première exposition en Espagne, avec une série de peintures (sur toile ou sur mur) inspirées par la première carte du monde où l’Amérique apparaît, en 1507, avec des contours imprécis et des masses encore inexplorées par les puissances coloniales. Ce focus sur les cartes lui est venu pendant le confinement dans son studio de Los Angeles : « Alors que les magasins, les écoles et les frontières fermaient en 2020, chacun a commencé à comprendre le pouvoir renfermé par ces lignes sur nos cartes », dit l’artiste de 59 ans.

Il y explore, comme toujours dans son travail, les structures de pouvoir par une abstraction qu’il rend archéologique. D’accumulations de matières, collages et couleurs, il excave des narrations instables et des héritages indéchiffrables par strates triturées, poncées, pelées ou écorchées. Autant de gestes expressifs à travers la surface de toiles à sa mesure (l’artiste fait plus de 2 mètres de haut) et d’images d’un monde interconnecté, entre tectonique des plaques et déplacements de populations, où l’axe qui ressort le plus est celui qui passe par l’Afrique et l’Amérique, à la manière d’une large scarification. N’oublions pas que Mark Bradford est Afro-américain.

Mark Bradford a fait une résidence d’un mois sur place avec une équipe d’élèves de l’école d’art de Minorque pour travailler notamment sur la partie « Lab » du centre minorquin, dévolu aux ateliers avec des familles et des scolaires. Et, si la galerie à proprement parler ne restera ouverte qu’à la saison haute – au rythme d’une exposition par an, de la fin du printemps jusqu’à fin octobre –, des partenariats avec des associations, écoles et événements culturels locaux auront lieu tout au long de l’année (https://www.hauserwirth.com/locations/25040-menorca?gclid=EAIaIQobChMIoIb7l6St8gIVAtd3Ch12gAnjEAAYASAAEgI38fD_BwE).

Croyez-moi, bien que l’Histoire n’ait pas toujours été tendre avec ses habitants, il fait bon vivre à Minorque !

Le 13 août 2021.

Pour le CER, Jean-Yves Pons, CJA.

Une Réponse vers “Minorque n’attire pas que des touristes.”

  1. Hervé J. VOLTO août 13, 2021 à 10:17 #

    La Grand-mère paternelle de votre serviteur était de Mahon.

    Les banques espagnoles, fuyant Barcelone après le coup d’état insitutionennel raté des autonomistes catalans du 27 octobre 2017, se sont déplacées vers Valance, ville de l’est de l’Espagne située sur la côte méditerranéenne, capitale de la Communauté valencienne et de la province de Valence. Avec près de 1 800 000 habitants dans son agglomération, Valence est la 3e plus grande agglomération d’Espagne après Madrid et Barcelone.

    Dotée d’un patrimoine architectural remarquable, la ville est notamment connue pour sa Cité des arts et des sciences, à l’architecture futuriste. Le port de Valence est le premier port de marchandises en Espagne et le premier port à conteneurs de la Méditerranée (4,3 millions équivalents vingt pieds échangés en 2011). Desormais, le Grand Prix d’Espagne de Formule 1 se produit à Valence.

    En face de valence, se trouvent les iles Baléares, dont Minorques.

    L’expédition française vers l’Algérie s’appuie sur Minorque, à mi-chemin entre le port militaire de Toulon et Alger. La rade de Mahón est choisie comme port stratégique entre la France et l’Algérie, avec un hôpital militaire et une base de ravitaillement des troupes. Dès 1830 et jusqu’aux années 1845, une grande partie de la population de Minorque émigre vers l’Algérie nouvellement conquise par la France, devenant acteur de la colonisation autour d’Alger, avec une spécialisation dans la culture des primeurs.

    Aujourd’hui, l’île voisine de Majorque est située à environ 40 kilomètres au sud-ouest, Ibiza est à 70 kilomètres tandis que l’île italienne de la Sardaigne est située à environ 350 kilomètres à l’est. C’est facile de passer de l’une à l’autre pour qui a les moyens de pèatratiquer le yachting.

    La ville principale de MInorque est Mahon (Maó ou Mahón).

    Paysage typiquement méditerranéen, très rocailleux : de nombreuses calanques, accessibles parfois uniquement par bateau ou de longues heures de marche. Elles font le bonheur des touristes aussi bien des Minorquins que des étrangers.

    Environ 200 kilomètres de côtes, parsemées de plus de 70 plages, la plupart de sable fin et éloignées des voies carrossables : c’est surtout pour son bord de mer très préservé que Minorque a été classée réserve de biosphère par l’UNESCO.

    Son espace géographique présente de nombreux îlôts, tels que l’îlot de Colom (Isla de Colom ou Illa d’en Colom, ou du Lazaret), l’îlot du Roi (Isla del Rey) qui fait l’objet de cette tribune ou encore, l’îlot del Aire. La présence de Valence, en passe de devenir la seconde ville d’Espagne fait que le tourisme, l’art et la culture explosent à Minorque.

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